J’ai écrit cette nouvelle lors le Matinale de Short édition en 2013. Sept heures pour imaginer et faire naître Manon… Une nouvelle spécial guimauve et pour ceux qui ont l’âme fleur bleue….
« Elsa, t’es sûre que je peux venir ?
– T’es lourde Frangine… Tu es prête au moins ? »
Lourde, lourde… pas besoin de me le répéter. C’est clair que le régime chocolatines / mojito n’est pas mon meilleur ami mais quand même ! Elsa me doit une certaine forme de respect. Je lui sous-loue une chambre et j’ai sept ans de plus qu’elle. Sept ans, c’est le délai de réflexion qu’il a fallu à nos parents pour recommencer, sept années durant lesquelles maman n’a eu de cesse de gémir devant tous les nouveaux nés. Sept longues années pour que j’affirme ma place de princesse et que je la perde neuf mois plus tard. Elsa est fine, blonde et bouclée. Elle lance ses yeux bleus sur tout ce qui porte un jean à taille basse, des plaquettes de chocolat et une master card. Elle est beaucoup plus intelligente que moi. Je ne m’approche que des tocards et des sans sous. Autant dire que je n’ai pas un flèche malgré mon salaire de responsable de magasin. Manager d’univers marchand. C’est beau, ça claque et ça me rend heureuse. Je passe mes journées la tête dans le sac, enfin dans les sacs. C’est mon pêché mignon.
« On va être en retard, t’as qu’à mettre la robe noire, elle t’affine.. »
Quelle peste ! Je ne peux même pas lui en vouloir, elle a raison. Promis, je passe à l’eau plate et aux fruits dès lundi. J’ai acheté cette robe l’année dernière, même pas certaine d’y entrer. Surtout mettre une culotte ventre plat, celle qui monte jusqu’au nombril. J’ai trente et un ans, dix kilos de soirées et de petits déjeuners copieux. Faut tout faire rentrer, trouver des chaussures dans lesquelles je pourrais danser, rajouter une touche de maquillage et changer de sac.
« C’est bon Elsa, cinq minutes !
– Oui Max, on arrive, je suis avec ma frangine…non plus vieille….oh arrêtes, t’es lourd !….oui, oui….on arrive… »
Lourd ? Encore un…
« T’es cool, comme ça…c’est moi qui conduis »
Cool ? C’est bien la dernière chose que je veux être. Moi ce dont je rêve c’est d’être époustouflante, charmante, renversante, séduisante, bandante quoi ! Mais après tout qu’est ce que je peux bien attendre de cette soirée ? Une fête organisée par le directeur pour célébrer le filage de leur prochaine pièce : un Feydeau. Je suis persuadée qu’elle sera une grande star. Peut être que je pourrais l’accompagner à Cannes ? Oh pas pour la montée des marches, juste pour les cadeaux. Toutes les grandes marques distribuent des échantillons. J’ai vu ça dans un reportage à la télévision.
Elsa saisit mes clés de voiture et prend la direction de la rocade.
Un quart d’heure après, les tympans à moitié percés et mon estomac au bord des lèvres, je repère une somptueuse maison blanche devant laquelle nous nous garons. Quel goût de chiotte ! Des statues de part et d’autre de l’allée en gravier, des buis taillés en forme d’as de pique. Je me retrouve soudain dans la peau d’une Alice à la recherche du pays des merveilles. La musique arrive jusqu’à mes oreilles. A la fin de la soirée, je serais sourde c’est une quasi certitude. Est ce que je tiens autant que cela à mon ouïe ? Il paraît qu’il y aura un acteur célèbre, un metteur en scène et des peoples. Chez nous, cela se résume en quelques organisateurs de soirées, des petits héritiers viticoles et quelques mannequins. D’ailleurs si je suis là ce soir, c’est pour elles. Ma boutique connaît la crise et Elsa m’a assuré que je pourrais faire de la pub. Elle se jette dans les bras d’un type immense qui nous ouvre la porte. Cette morpionne ne m’avait pas dit qu’elle avait un copain.
« C’est Max, tu sais l’acteur qui joue le rôle de mon amant ?
– Enchantée Max, je suis Manon, la grande sœur !
– Fais comme chez toi, pose tes affaires au premier »
Il saisit la main de ma sœur et je les vois disparaître dans la foule qui se déhanche dans le salon. A bien y regarder, c’est plutôt un hall d’entrée. L’intérieur est moins kitsch que le dehors. Des tableaux couvrent les murs et un lustre en cristal surplombe la pièce. Les meubles ont été cachés par du tissu noir. Des lumières multicolores me font penser aux boums de mes douze ans.
J’approche du bar et me sers une coupe de champagne. Ma tête doit plaire au barman qui prend un malin plaisir à remplir mon verre dès qu’il se vide. Un gars m’invite à danser. Je décline l’invitation. Pas question de me ridiculiser en me remuant sur des sons inconnus. Je tends une carte de visite à ma voisine de comptoir. En échange, la fille à la chevelure rose m’offre un saladier en plastique rempli de Smarties. Elle lance un clin d’œil qui immédiatement me met en alerte. Je refuse. Putain, Elsa, t’es où ? Je scrute la pièce sans succès. C’est elle qui a mes clés de voiture. Je dois me ressaisir. Me souvenir de mon objectif : faire ma promotion. Je pose la coupe et glisse l’anse de mon sac à la pliure de mon coude droit. C’est un porté main, j’aime assez le style qu’il me donne. Un côté pile Madame, un côté face hippy aves ses franges en cuir noir.
« On va pas te le voler…
– Pardon ?
– Ton sac, je vais le mettre en haut dans le bureau »
La fille aux cheveux barbe à papa tourne les talons sans attendre ma réponse. Je n’ai pas eu le temps de protester. Et moi qui ai passé une heure à choisir le bon modèle… Je pose un peu partout les cartes de la boutique gardées dans ma main. Trouver les toilettes, c’est l’endroit le plus approprié pour la lecture. J’emprunte les escaliers et ouvre chaque porte. Zut, je ne suis pas toute seule à l’étage ! Des voix résonnent dans le couloir.
« Mon amour, si tu savais comme je t’aime
– Oui, oui, je sais… »
Gémissements, gloussements, merde. Je colle mon oreille à la porte. Elsa ? Non, aucune chance de l’entendre parler ainsi à un type même grand et blond. J’ouvre les portes à droite. C’est bien ma veine, la bibliothèque doit être la pièce où le petit couple d’amoureux se bécote. Hors de question que je redescende me trémousser et puis, je n’ai plus de cartes à distribuer. Je retourne derrière la porte. Et si j’entrais tout doucement ? Je pourrais trouver mon sac et filer à l’anglaise. J’ôte mes talons compensés et pousse délicatement la porte.
Le couple est de l’autre coté de la pièce. Le type est debout face à la fenêtre et la fille est assise sur un fauteuil en cuir. Elle renifle bruyamment.
« Tu pourrais la quitter ?
– Et toi, m’oublier aussi. Je ne t’ai rien promis.
– Mais on s’aime, tu m’as offert ce cadre avec une photo de toi !
– Tu es trop romantique, ma petite chérie.
– Salop ! »
Je m’accroupis pour ne pas me faire remarquer. Elle croit qu’elle va le garder en pleurnichant de la sorte ? Avec aucun de mes ex, je ne me suis rabaissée à geindre de la sorte. Où est ce foutu sac ? La poupée Candy a dû le cacher afin que je joue au Petit Poucet. Pourquoi ne suis je pas restée à la maison ? J’aurai pu regarder la saison 3 de Scandal. Ou même faire mon cake à la cannelle. Mes vendeuses l’adorent. Au lieu de cela, je rappe mes genoux sur cette moquette rase. Ce vert bouteille est à gerber.
« Je vais te quitter, tu sais ?
– Comment peux tu être aussi méchant ? Tu le regretteras un jour, je me vengerai »
La porte claque. Je renifle une odeur de tabac. Ce salop allume une cigarette. Il vient de plaquer sa petite amie et je l’entends souffler de soulagement. Trouver mon sac, rebrousser chemin et rentrer me coller sous la couette. J’ai passé l’âge de toutes ces conneries. Ok, j’ai besoin de nouvelles clientes mais personne ne m’avait dit que je me retrouverai à quatre pattes sur une vilaine moquette, témoin d’une rupture sentimentale pathétique.
« Ça vous a plu ? »
A qui il parle le goujat ? J’avance en bloquant ma respiration.
« C’est bon, vous pouvez vous relever ! Vous avez perdu quelque chose ?
– Mon sac…je cherche mon sac
– Le spectacle était bon ? Vous avez apprécié ? Intensité dramatique, coup de théâtre et même des larmes…
– Le spectacle ? Vous êtes un vrai salop, elle a raison votre copine »
En un quart de seconde, je me relève, repère mon sac sur la table à coté de la porte et fais face au sale type. Il allume une lampe et se retourne vers moi.
« Je ne pense pas qu’on se connaisse.
– Il n’y a aucune chance Monsieur. D’ailleurs je quitte cette soirée. Entre les drogués et les salopards, je préfère retrouver mon canapé
– Dommage, la robe vous va très bien. Quel gâchis !
– Comment ça quel gâchis ?
– Vous êtes habillée pour danser et pour séduire, pas pour retourner dans votre salon ! J’aime les femmes sans chaussures. Vous connaissez la Comtesse aux pieds nus ? Vous ne voulez pas jouer un peu ? »
J’écarquille les yeux. Qui est ce type avec autant d’aplomb ? Il mesure presque autant que le géant de la porte d’entrée. Sa chemise blanche met en avant son teint mat. Il doit avoir des origines espagnoles, c’est évident. Un macho latino. Mon regard est immédiatement attiré par le bas de son corps. Manon, reprends toi…Il est pieds nus. Ce type se ballade sans chaussures dans une soirée. Je les ai peut être dérangés en plein ébat ? C’est le genre à ôter ses grôles avant de culbuter une jeunette. Son pantalon slim noir me laisse à penser que je pourrais à peine rentrer dedans. Dans son pantalon. Enfin, c’est pas ma taille quoi !
Je passe la porte, remet mes compensées et file sans demander mon reste. Au rez-de-chaussée, les gens dansent autant. Mes oreilles bourdonnent comme quand que je les remplis d’eau sous la douche. Je sens une main attraper ma taille. C’est Elsa.
« Elsa, je veux rentrer !
– T’es toute blanche ! T’as pas gobé les acides de Julie au moins ?
– Non, non…je suis fatiguée, je veux rentrer. Rends moi mes clés
– T’as pas bu au moins ? Tu ne préfères pas que je t’appelle un taxi ?
– Mais non, joue pas à la maman avec moi ! A demain »
L’avantage quand on rentre tôt, c’est que l’on n’a pas mal à la tête. Dimanche, mon unique jour de relâche de la semaine. Vers dix heures, j’envoie un texto à Elsa pour savoir si elle est bien rentrée. Elle me répond quasi immédiatement qu’elle dort chez Max. Je ressens des picotements sur les jambes. Des plaques rouges recouvrent mes genoux. De plus près, c’est comme un eczéma. Ce type m’a donné des boutons et mon corps me renvoie un signal. Ne jamais se soumettre aux hommes. Ne pas s’abaisser. Ne pas délirer non plus. Ça m’apprendra à me vautrer par terre comme une gosse de quatre ans.
Mon portable vibre. «TPE dans œil de mon dirlo. Bingo. Elsa. Passe + tard»
Je n’y comprends rien à son langage smseux, elle écrit pourtant bien ma soeur. Je rappelle et tombe sur son répondeur qui refuse que j’y dépose un message. Je envoie un texto.
« Ravie. Fonce »
C’est sa bourse. Elle a dû la décrocher sa dernière année à Paris. Je l’avais dit qu’elle remporterait haut la main. Mon chemin va bientôt croiser celle des marques que j’adore. Accroche toi petite sœur. Encore besoin de me reposer un peu. Je ferme les yeux et me laisse emporter.
Il est quatorze heures quand je me réveille. Je prépare mon plateau spécial dimanche : thé Ceylan, tartines à la confiture de fraise, jus de goyave, figues séchées, jambon, œuf dur mayo. J’enclenche la replay. Elsa m’a montré comment enregistrer. « Larmes du soleil ». Du pur Bruce Willis et Monica Belluci. Je l’ai vu au moins dix fois et je pleure toujours autant quand le village est attaqué. La jolie médecin Léna se bat et tombe amoureuse. Pas certaine que ce film ait eu beaucoup de succès. Je dois même être la seule à lui vouer un culte. Peut être l’Asie, les combats géopolitiques ou bien les muscles du beau héros ?
J’entends une clé dans la serrure de la porte d’entrée. Elsa entre dans la pièce à vivre suivie de Max et d’un autre homme. Je baisse les yeux sur ma tenue : un short de sport en polyester bleu électrique, un tee-shirt de la fête du fleuve, des chaussons roses. A l’écran, les enfants viennent d’être exterminés. Je dégouline de larmes.
« Manon, je t’ai dit qu’on passait ! Tu fais quoi là ? »
Au moment où elle me pose la question, je me mouche, y vois plus clair et aperçois le goujat espagnol. Là, dans mon salon debout sur mon tapis indien. Finis les talons, la robe noire, le regard hautain et les répliques cinglantes ! Fini le peu d’estime que j’ai de moi. Je renifle et déguerpis en hurlant dans ma chambre.
« Manon, allez viens, c’est pas grave ! On va prendre un verre en ville…Tu viens avec nous ?
– Sortez de là ! Et puis qu’est ce qu’il fait chez moi ?
– Qui ça ? Max ?
– Non, l’autre type…Comment tu peux l’amener ici ce sale type ?
– Mais Manon….
– Sortez de là de suite »
J’enfouis ma tête sous l’oreiller pour ne plus entendre ses explications stupides. Va falloir qu’elle trouve un appartement si je ne peux plus m’étaler sur mon canapé le dimanche. Le bel hidalgo doit bien rire. Une Bridget Jones grandeur nature, en plus vraie et en plus moche. J’aurais dû lui montrer mes genoux.
Le jeudi suivant, c’est la première de la pièce. Depuis dimanche dernier, je n’adresse plus la parole à Elsa. Elle s’est installée chez Max pour mieux se concentrer. Mes parents sont rentrés du Pays Basque pour l’occasion. Ma robe noire est au pressing. Et puis ce n’est pas très grave car je ne peux plus mettre de jupe courte. La pharmacienne m’a donné une pommade mais j’ai encore les genoux très rouges.
Mon père passe me prendre vers dix neuf heures. Nous sommes installés au premier rang. J’espère que cela ne va pas perturber Elsa. Après la pièce, je lui dirais combien elle m’a manqué. Durant deux heures, je retiens mon souffle, ris, sèche des larmes et applaudis à tout rompre au final. La troupe vient nous saluer et Elsa s’avance au milieu de la scène « Rodrigue Benato, notre directeur préféré ». Les acteurs applaudissent, les techniciens les rejoignent. Sous mes yeux ébahis, je vois avancer le directeur de la compagnie. Je le reconnaitrais entre mille. Mes joues deviennent écarlates. Je m’enfonce dans mon fauteuil et je vire au cramoisi lorsqu’il se penche vers moi pour me tendre une des roses qui vient de lui être offerte.
« Oui Maman, je le connais »
Durant la nuit, il me faudra plusieurs explications pour comprendre que j’avais assistée sans le savoir à une audition. Rodrigue adore faire passer des tests à ses futures actrices chez lui. Il m’avouera également avoir cru que je venais passer le casting de sa prochaine pièce.
Il nous faudra seulement quelques heures pour nous embrasser.
Fin.
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