Rachel. Portrait de femme.

Elle n’est pas mariée. C’est ce que pense le boulanger tous les matins quand il la regarde sortir du magasin. Elle achète chaque jour une demie baguette presque blanche. Parfois le dimanche elle prend une pâtisserie mais il sent bien qu’elle n’est pas très gourmande. Et les femmes qui n’aiment pas le sucre, elles n’aiment pas l’amour. Tout le monde le sait.

L’hiver elle porte un long manteau marron. Comme Peau d’Ane lui a dit sa gamine. Elle est beaucoup plus banale que Catherine Deneuve. Pas de longs cheveux blonds, pas de traits délicats qu’on pourrait deviner. Elle est quelconque. Et ne semble pas avoir envie de plaire. Comme des dizaines de femmes qui viennent chercher leur pain. Pas de maquillage, aucun vêtement suggestif.

Une discrète. Une réservée. Une femme sobre et silencieuse. Une de celle que les passants oublient. Le boulanger avait tenté de faire la conversation mais elle répondait par des oui et non polis. Rien qui n’engageait à s’intéresser à elle. Une fois par an elle commandait un gâteau à la crème. Elle payait en chèque. Rachel. C’était son prénom.

Le gâteau était destiné à son neveu et ses parents. Rachel les recevait une fois par an au moment des vœux et des étrennes. Elle n’appréciait pas sa soeur ni son beau frère mais le petit était attachant. Pas comme les garçons qu’elle voyait dans la cour d’école en bas de son appartement. Joseph était un enfant calme. Il avait de grands yeux bleus ouverts sur le monde. Il s’asseyait toujours sur le petit fauteuil près de la grande armoire en cerisier. Son regard allait et venait comme s’il cherchait un objet sur lequel s’accrocher.

Rachel savait que son salon n’était pas un lieu qui pouvait faire rêver un petit. Ce n’était pas fait pour. Joseph était le seul enfant à y entrer. Elle n’aimait pas recevoir.

Chaque année, elle préparait une enveloppe pour les étrennes. Quelques billets pour commencer l’année. Elle l’accompagnait d’un livre. Joseph ouvrait son paquet et chaque année poussait des  oh et des ah de rigueur. Sans jamais montrer que le livre choisi n’était pas à son goût. Rachel ne lui offrait pas de bandes dessinées ni de livres destinés aux mioches. Elle sélectionnait un ouvrage rare. Sa soeur connaissait la valeur du cadeau mais jamais ne montrait une gratitude. Après tout pensait elle c’était normal elle pouvait bien faire ça.

Quand l’enfant entrait dans l’appartement de Rachel, il prenait soin de poser ses petits pieds sur les patinettes. Tante Rachel était maniaque c’est son père qui lui avait dit. Elle ne devait pas beaucoup l’aimer avec ses livres sortis d’un autre temps. Ils étaient bien beaux mais Joseph préférait les comics. Il ne pouvait pas amener à l’internat des livres couverts d’or. Les copains se moqueraient de lui. La vie à l’internat il avait tenté d’en parler une année à Rachel, sa tante. Il pensait qu’elle aurait pitié de lui. Elle avait souri et avait eu un geste tendre. Le seul. Une main posée sur sa joue ronde. Dans les yeux bleus de Rachel, un amour débordant que l’enfant n’avait pas perçu.

Rachel s’était reprise très rapidement. Sa sœur la regardait. Son beau frère avait changé de conversation, évoquant les exploits de l’enfant aux échecs.

Le soir, cette année là, Rachel avait fermé la porte de son appartement, laissant partir la vie dans la rue. Les larmes longtemps gardées avaient rempli son salon, inondant les oreillers de sa chambre tard dans la nuit.

Joseph n’avait pas su. L’année suivante, son père lui avait fait quelques recommandations comme ne pas se plaindre devant Tante Rachel. Elle ne comprenait pas les enfants donc c’était inutile de geindre. Joseph s’étonnait de voir sa tante sans mari. Il la trouvait jolie. Sa mère lui avait dit à demi mots qu’elle avait connu un homme. Il était marié. Les deux amants avaient été dénoncé et condamné par le rabbin.

A 14 ans, il avait voulu échapper à cette obligation annuelle. Sa mère avait donné son accord mais son père avait refusé. S’en était suivie une querelle entre les parents. Joseph avait dû regagner sa chambre. Le père ne plaisantait pas avec l’autorité. Quelques brides de phrases volées dans le couloir avaient marqué sa journée «  femme sèche » «  jamais on n’aurait dû accepter » «  tu m’avais promis ».

Le lendemain sa mère avait les yeux rougis et le père était parti travailler sans dire un mot.

Chaque 1 janvier, Joseph se rendait chez sa tante. Plus il grandissait plus les livres se voulaient rares. Il avait compris que ces cadeaux avaient une grande valeur. Ils racontaient l’histoire du peuple juif, sa propre histoire. Il n’avait pas envie de les lire mais gardait une place privilégiée dans sa chambre pour tous ces présents.

Un 31 décembre, Joseph avait 20 ans, son père l’a appelé dans le salon. Rachel était morte la veille. Le boulanger ne la voyant pas venir chercher sa commande de gâteau avait alerté les pompiers.

L’enterrement eut lieu le lendemain comme le veut la tradition. Modeste cérémonie à l’image de Rachel. Le boulanger avait envoyé un bouquet de fleurs. Le rabbin proposa à Joseph de venir le voir quand il serait prêt. Il était temps pour la famille. Joseph reçut cette phrase comme un coup de poing. Le jour du septième jour, il décida de lire les ouvrages offerts par sa tante. Traces de la grande histoire, traces de sa propre histoire.

Le livre de la Génèse lui révéla ce que sa famille lui cachait depuis tant de temps. C’était l’histoire de Rachel la femme de Jacob. C’était aussi l’histoire de la naissance de Joseph. Rachel femme tant désirée par un homme qu’il accepta de travailler sept ans pour le père. Il ne se vit offrir que l’autre sœur. Jacob attendit encore sept ans avant de pouvoir s’unir à Rachel. Ils eurent deux fils. Rachel mourut en donnant vie au deuxième.

L’ainé s’appelait Joseph.

 

FIN

 


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