La visite a lieu à 14H30. J’ai roulé longtemps sans m’arrêter pour arriver à l’heure. Juste le temps d’enfiler mes bas, lisser mes cheveux et retoucher mon maquillage. Personne pour m’aider. Le blokhaus gris se dresse devant moi. Les barbelés, ils empêchent même les oiseaux de passer. C’est Laurent qui m’a dit ça le mois dernier. Un vrai poète. Sur le parking, je repère la 205 blanche de Brigitte, la bénévole. On a eu le temps de faire connaissance depuis que je viens une fois par mois. Souvent je prends un café avec elle avant d’aller donner ma carte d’identité. La prison, j’y étais entrée durant mes études à l’ENG, l’école nationale des greffes. Dix huit mois passés à Dijon pour récupérer le fameux sésame. Mon père aimait l’idée que j’étais comme un juge, je travaillais avec et cela faisait bien dans le voisinage. « Ma fille ? Oh une sorte de juge, c’est comme un avocat. Elle travaille à la justice ». J’aurais pu faire professeur des écoles ou un autre métier à concours. A vingt cinq ans, je n’avais pas d’envie particulière. Aujourd’hui, en ce moment même, mon père est à la maison avec ma mère. C’est bientôt l’heure de leur série préférée. Je les imagine assis dans le canapé en tissu beige. Les coussins doivent être alignés, les plaids bien tendus sur les dossiers. Mon père boit le café que ma mère a fait couler à 12h30. Il râle. Il préfère le café frais. Moi aussi.
Je sors de la voiture avec mon sac de voyage et me dirige vers le centre d’accueil. Je pousse la porte et salue Brigitte. La grande blonde connaît la prison, son mari y a passé dix huit ans. Il est mort il y a deux ans d’une pneumonie. « C’est le grand jour ma belle ? ». Je souris et lui montre la housse noire. Elle est là comme dans un écrin ma robe de danseuse. J’en rêvais depuis longtemps mais jamais je n’aurais imaginé la porter ici. Mes fantasmes d’adolescente me portaient plutôt vers un château style moyen âge ou un palace vénitien. Pas vers Les Baumettes.
La première fois que je l’ai vu, le juge Refiran avait demandé à ce que le prévenu soit entendu dans son bureau tôt le matin. J’avais donc embauché plus tôt. Il est entré menottes aux poignets, entouré de deux policiers. Ses cheveux noirs formaient une masse épaisse. Il avait mis une chemise blanche. Il n’était pas rasé. Il conversait en souriant avec les forces de l’ordre. Son palmarès m’a ensuite permis de comprendre qu’il connaissait bien ses cerbères. Le juge Refiran l’a fait asseoir et a commencé à questionner. J’ai noté un mot sur deux. Mes yeux ne pouvaient lâcher les deux billes vertes qui me déshabillaient sans retenue.
Lui répondait par des oui et des non. Quelques phrases. Il reconnaissait les faits. Non, il ne balancerait pas ses complices. Tout en parlant au juge, il lisait dans mes gestes un trouble évident. Je levais la tête, la baissais aussi vite. Ce jour là j’ai fait tomber au moins mon pot à stylos, la pile de classeurs en équilibre et mon combiné de téléphone.
J’ai toujours eu un faible pour les mauvais garçons. Petite, mon cœur penchait vers les chefs de bande. Plus tard, j’ai mis de coté ces tendances et j’ai jeté mon dévolu sur les professions qui hantaient le palais. Les voyous, je les combattais, je ne devais pas les aimer.
Laurent était un braqueur. Un récidiviste. Un casier lourd comme un sac de briques. Des briques d’ailleurs il en avait caché des milliers. Pas retrouvé le butin des derniers casses de banques et de bijouteries. Il se tenait droit sur la chaise en fer. Je voyais sa bouche qui s’ouvrait et j’imaginais ma langue s’y glisser. Ces pensées farfelues me perturbaient. Mes doigts tapaient des mots qui n’étaient même pas prononcés. Il fallait que je me reprenne. Ce gars aussi beau qu’il était avait un pedigree à faire rougir les délinquants des Ulis.
Normalement je n’aurais jamais dû le revoir sauf que mon étourderie a permis une nouvelle rencontre. J’ai dû prétexter une panne informatique, un virus de type américain pour faire revenir le bandit brun dans le bureau du juge. J’ai pris mon premier blâme professionnel. Le juge avait saisi ma supercherie. La commission disciplinaire a suivi sa demande de sanction. Je m’en fichais car à ce moment là, je ne pensais qu’aux yeux verts et aux sourcils épais noirs.
Un mardi matin, il est revenu dans le bureau. Ce jour là, je portais ma traditionnelle robe noire. Le gardien a vu que j’avais mis du maquillage. Je m’étais dit que les voyous appréciaient les femmes voyantes. Ma tenue de travail ne mettait guère mes atouts en valeur. Je me suis même surprise à faire la moue devant la glace. Et à me trouver bien bête. Qu’est ce que j’espérais mis à part un nouveau frisson qui me tordrait le ventre en deux ? Je savais bien que les histoires entre greffière et prévenu relevaient de l’impossible. Je savais aussi que je ne rêvais que de lui depuis la première rencontre. Je me suis concentrée et j’ai tapé la déposition. Le juge me surveillait en fronçant les sourcils. Laurent me souriait. Le plafond haut aurait pu s’écrouler, j’étais amoureuse.
J’ai su qu’il était renvoyé aux Baumettes. Un premier courrier anodin a suivi la longue correspondance que nous avons débutée. J’ai voulu faire une demande de visite mais le juge n’a pas accordé son autorisation. J’avais accès au dossier, je venais de prendre un blâme. C’était beaucoup trop. Nous avons continué de nous écrire, les courriers devenant intimes, drôles, amoureux. J’étais dans une impasse. Une fin de couloir sans porte et sans aucune issue. J’ai démissionné.
Le premier parloir a été surréaliste. Il a d’abord été très à l’aise racontant des blagues, faisant beaucoup d’humour. J’étais sans voix. Le deuxième parloir Laurent n’a presque pas parlé, on s’est regardé en souriant. La proximité que nous avions développée au travers de nos courriers nous revenait au visage. Dans nos lettres nous faisions l’amour, nous parlions de nous, de nos projets mais face à face les mots avaient du mal à trouver leur place. Ce que l’on avait comme certitude c’était que l’attirance était réciproque. Nos doigts ont commencé par se frôler. J’oubliais le sas d’entrée, les odeurs de pisse et le bruit des clés. Je buvais les paroles de mon beau gangster. Il avait le profil des gamins désoeuvrés. Pas de père, une mère absente, des copains voyous et une certaine idée de la vie. Toujours plus vite, toujours plus de risques. C’était la troisième fois qu’il était incarcéré. Cela semble faire partie de sa vie. Il n’est pas malheureux. Son jugement aura lieu l’année prochaine. Quand nous sommes ensemble, il me parle de son enfance, de ses rêves, des peurs qu’il a fini par m’avouer. Jamais des vols ni des erreurs. Mon Laurent, je lui raconte la mer, les voyages qu’on va faire ensemble, la plage où l’on va partir vivre à sa sortie.
Tout au long de l’année, les mains ont fini par s’emmêler menant très haut notre désir. On s’écrivait tous les jours. Derrière les barreaux, les hommes deviennent romantiques. Je recevais des fleurs tous les 2 du mois pour fêter notre premier regard. Laurent se comportait bien et le service économat l’avait à la botte. Pour ma famille, je créais un amant marié et discret. Pas question de partager cet amour naissant et de le mettre en pâture. J’avais également annoncé mon désir de reconversion professionnelle. Je voulais devenir fleuriste. Les fleurs c’était plus facile pour aimer un détenu. Il me paraissait évident que mon ancienne profession m’aurait empêché de vivre mon histoire. Je ne regrettais pas alors d’avoir quitté mon poste. Caissière ou secrétaire aurait été plus simple. J’entendais la voix de mon père « Tara, tu fais n’importe quoi ». Pas vraiment, Papa. Je suis devenue experte dans mon genre. Je note sur mon sac en plastique le nom de mon détenu. Je n’oublie pas mes papiers pour entrer. J’ai appris à ne plus voir les longs couloirs et les grillages aux fenêtres. Je connais par cœur la fenêtre du bâtiment D, celle tout à droite au troisième étage. Je suis même devenue très fleur bleue. J’envoie des poèmes que j’écris les nuits sans sommeil. Je choisis les parloirs du matin, ceux moins fréquentés par les familles pour que nous puissions échanger quelques caresses. Je sélectionne habilement mes habits comme une vraie femme de détenu. Des choses légères et amples pour que les mains de mon homme puissent s’aventurer sans gêne. J’amène deux foulards sombres pour monter le drapeau. C’est Brigitte qui m’a initiée. Deux foulards coincés entre deux chaises qu’on monte sur la table. Je m’assois ensuite sur Laurent et sens son sexe durcir. On se frotte jusqu’à la jouissance. Brigitte, elle, elle faisait l’amour avec son gars. Aujourd’hui après notre mariage, nous aurons un parloir de quatre heures seuls. Ce sera notre première fois.
Fin
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