J’ai grandi sous le règne de l’empereur Kangxi. Le temps s’est arrêté pour ma mère en 1722. C’est la date de la fin du règne de cet homme. Le plus long de l’histoire de Chine. Elle s’était amourachée en découvrant qu’il avait ouvert la voie aux sciences et favorisé la recherche à une ère où la guerre était plutôt l’accessoire de la virilité.
Mon enfance dans un pavillon de la banlieue de Tours s’est déroulée lentement. Je n’ai eu qu’une seule amie. C’était une princesse, la princesse du pays de la porcelaine. Une reproduction bon marché accrochée dans le salon au dessus du buffet en merisier. J’avais un fauteuil réservé pour moi. Pas le droit d’aller sur le canapé en tissu rouge. Posée là presque comme tous les objets dont raffolait ma mère. Partout dans la maison, des vitrines, des bols, des tasses et théières avaient envahi l’espace. Et ses vases. Uniquement des blanc et bleu. Des vases gobelets longs, fins et si fragiles. De la porcelaine traditionnelle. Beaucoup de copies et quelques authentiques. Une ruine pour mon père. La princesse a été ma seule véritable camarade. L’unique autorisée et digne d’intérêt pour ma mère. Je la trouvais pourtant bien vieille pour mes jeux de petite fille. Je n’ai jamais su quel était son vraie prénom. J’avais souvent observé l’image de cette femme que ma mère adulait. Même pas fichue d’avoir une vraie robe de bal, une robe comme portaient Cendrillon ou Blanche Neige. Non, la mienne de princesse portait une robe de chambre. Un kimono jaunasse et vert, de la soie orientale avait assuré ma mère. Elle avait de grands cheveux noirs. Je voyais en songe ma main munie d’un ciseau couper toute cette tignasse. J’essayais d’imaginer ce qu’elle pouvait penser cette grande brune. En secret, je rêvais d’entrer dans le tableau afin que ma mère me regarde un peu.
Je n’ai pas eu d’autres amies. « L’amitié c’est comme l’amour, c’est rare », ma mère m’avait expliqué qu’on pouvait vivre sans. Et je n’ai jamais eu d’amour non plus. J’ai grandi à côté. A côté de tous ces sentiments. Enfant, mes parents ne m’ont pas aimé. C’est possible même à Tours. On en découvre pleins les journaux des enfants battus, violés ou malmenés. Mon enfance n’a pas mérité d’être étalée dans la presse. Je n’ai subi aucune violence qui aurait obligée les services sociaux à m’enlever de mon milieu familial. J’ai mangé à ma faim, j’ai fait du sport le mercredi après-midi et mon père me racontait de temps à autre des histoires. Mes parents ne m’ont pas regardée. C’est tout. J’étais là. Comme posée. Plus bas que les vases de Chine que ma mère collectionnait sur ses étagères de salon. Aucune gifle, aucun coup. Pas d’amour.
Pourtant, j’étais jolie. Les commerçants félicitaient ma mère. Elle s’en fichait et haussait les épaules aux compliments. Mon père était d’origine espagnol. J’avais hérité de la peau mate et des yeux noirs. Ma mère avait rêvé d’une poupée de porcelaine. Elle avait espéré une fille blanche aux yeux de saphir. J’ai vécu donc sans tendresse. Sans imaginer ce que procurait une caresse sur le visage. Des bras qui entourent et la chaleur d’une maman.
Ma mère passait plus de temps à nettoyer ses vases. Elle courait d’antiquaires en brocantes afin de dénicher d’autres trésors. Ses bébés. La semaine, mon père désertait la maison qu’il avait renommé « le musée ». Il rentrait le week-end les bras chargés de nouveaux pots ovoides et de vases rouleaux. Comme pour se faire excuser d’aller vendre des kilos de sable aux usines de France et de Navarre.
A l’école, j’ai essayé d’avoir une amie de chair et d’os. Durant toute mon année de CE1, je suis restée collée à Elisabeth. Mon soleil chaque matin. Je lui donnais mes desserts. Je lui gardais la meilleure place sur le banc près du vieux chêne de la cour de récréation. J’attendais qu’elle soit sortie de classe pour commencer à jouer. Je ne parlais qu’avec elle.
Et puis un jour, une nouvelle est arrivée fragile et blonde. Elisabeth ne m’a plus jamais regardé. Encore enfant, j’avais espoir de recevoir de l’amour. Je regardais beaucoup la télévision. Je voyais bien que dans les films, les enfants trouvaient toujours une source de bonheur. Si ce n’était pas les parents, ça pouvait être les frères et sœurs. Les animaux. Les amis. Ma mère n’a jamais voulu d’autres enfants. Elle se disait allergique à tous les animaux. Même pas le droit à des poissons rouges. Elle n’avait pas de temps à leur consacrer.
Au collège, j’ai décidé de ne plus être à la recherche de ce sentiment dégoulinant. L’amitié n’était pas pour moi, c’était évident. Ça me faisait souffrir, il valait donc mieux y renoncer. J’ai poursuivi mon bonhomme de chemin. Seule. Ça m’a plutôt réussi.
Aujourd’hui, je ne regarde plus la télévision. J’ai cessé de lire des romans quand je me suis rendue compte que dans chaque page se cachaient ces penchants affectifs. Durant mon passage à la fac, quelques étudiantes ont cherché à m’approcher. Comme s’il était indispensable pour elles d’être greffée à une autre fille. Rien à fichtre des confidences, des chuchotements durant les cours, des gloussements à la cafet devant l’équipe de rugby. Pas besoin de sms ni d’envois de chaine de l’amitié. J’étais en fac d’économie. J’y prenais tout mon plaisir. Ma vie sexuelle a été riche et variée à cette période. Je plaisais beaucoup aux garçons. Une fille jolie, sans histoires et sans copines qui tiennent la chandelle. J’étais libre et je sortais beaucoup. Les invitations pleuvaient comme si mon indépendance affective attirait. J’allais danser comme toutes les autres jeunes femmes. Mais je n’avais pas d’amies. Pour mon dix neuvième anniversaire, ma mère m’a offert une lithographie : l Pour que je ne sois pas seule dana princesse de Whistlers ma chambre d’étudiante. J’ai accepté le cadeau sas broncher.
Aujourd’hui, je suis mariée. Un homme a voulu s’accrocher à moi. Je l’ai laissé faire. Il était beau et m’a dit « Tu es son trésor ». J’ai voulu y croire. Très vite, j’ai bien vu que je ne l’aimais pas. Comme si cette fonction n’avait jamais été déclenchée chez moi. Je reste avec lui car il n’exige pas de moi de faire un enfant. Je n’ai toujours pas d’amies.
L’année dernière ma mère est morte, mon père est parti à l’étranger. Il m’a laissé la collection de vases de chine. Et un mot de ma mère. « Prenez soin de mes bébés. »
Fin
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