Louis baisse la tête en passant devant le banc en bois. Est ce bien elle qui est assise ? La femme est habillée en robe noire et lit un livre. Un différent presque chaque jour. Jeanne.
Tous les après midi, il arpente la conche de St George de Didonne. A quinze heures, Louis met son manteau gris et pose un chapeau sur son crane dégarni. C’est plus facile de se promener hors saison. Pas de touristes. Il l’a reconnu presque immédiatement. Les cheveux blancs tirés en un chignon net. Quelques rides qui entourent ses yeux et sa bouche toujours rouge. Un léger mouvement des lèvres comme si elle voulait embrasser l’air. Elle faisait déjà cela. Il l’appelait la Toquée. Le surnom était resté mais pas pour les mêmes raisons. Elle officiait en cuisine, recevait les clients et négociait âprement le montant des passes des filles.
Souvent il a eu envie de s’asseoir près d’elle et de lui demander quel était le titre du livre. Parfois il a eu le désir de l’interpeller, demander s’ils s’étaient connus ailleurs. N’importe quoi pour s’approcher d’elle et retrouver les frissons du danger.
Sur le panneau lumineux de la pharmacie, la date clignote. Cinq novembre 2012. 16H03. Cette nuit, Louis a fait un mauvais rêve, il a vu son fils Marc mourir. Pas normal de voir partir ses gosses avant soi.
La plage est vide. L’eau forme une bande couleur acier. Quelques enfants filent sur le sable à bord d’engins bizarres. Des plus grands volent par dessus les vagues. Ils sont fadas pense Louis. Il aime les sports à risques mais quand même ! Si ses jambes lui permettaient il essayerait peut être. Mais elles ne lui autorisent que la marche. A l’approche du banc, il plisse les yeux. Elle n’est pas là aujourd’hui. Ça arrive parfois et il s’inquiète en imaginant le pire. C’était si étrange de la retrouver après tant d’années. Trop beau pour que l’histoire se déroule aussi ici à l’abri des regards. Il aurait dû saisir l’occasion. Aucun collègue pour baver à St George. Pas comme à Royan où à l’époque tout se répétait et s’amplifiait.
Louis ralentit et s’assoit. Peut être qu’il va rester là et mourir. Après tout, Jeanne c’était l’amour de sa vie, celui au goût de cognac. Il se souvient des soirées « Chez Yul », des petits déjeuners pris au comptoir, de la musique, des gens ivres, des yeux verts de la belle, de leurs mains qui se frôlaient après l’amour, des collègues qui venaient le chercher quand ça chauffait au poste. Sa bouche se rappelle des huitres avalées crues sur le port au retour des pêcheurs, des grillons tartinés sur des miches de pain frais, du sang quand sa mâchoire a explosé. Il regarde les silhouettes au loin courir après un ballon. Ses enfants sont grands et ils ne viennent pas souvent depuis que leur mère est morte.
Paul sent une présence derrière lui. Il a gardé ses vieux réflexes de flic. Pas de gestes brusques, de toutes les façons son dos ne suivrait pas. L’odeur épicée le rassure. Opium.
« Bonjour Louis. »
Jeanne fait le tour lentement et montre d’un signe de la main la place vide. Louis opine et se tait. Les deux plongent dans le silence. Des minutes s’écoulent. Louis aimerait parler mais les mots restent coincés. Jeanne apprécie le moment et a peur de se réveiller dans son lit.
Et puis elle se lance, à son âge plus de temps à perdre. Pas besoin de s’encombrer. Elle n’a jamais été très à cheval sur les convenances, la Petite Jeanne, la Grande Toquée comme ils disaient dans le milieu. Son Louis qu’elle l’appelait. FBG. Son flic belle gueule. Il n’y a qu’eux deux qui possèdent la signification de leur surnom.
Elle raconte alors à Louis qu’elle habite ici depuis peu. Qu’elle l’a bien vu chaque après midi passer devant elle. Elle a d’abord cru qu’il ne la reconnaissait pas. Elle comprenait, les années avaient plissé sa peau. Louis pose sa main sur celle de Jeanne. Lui non plus n’en a que faire des « quand dira t’on ». Il a payé le prix. Leur histoire s’est terminée il y a presque trente ans dans le sang. Jo Mélar, le patron des bars à la mode n’avait pas apprécié qu’un petit flic s’amourache de la belle Jeanne. Elle avait le droit de vendre ses services comme ceux des filles de la maison mais pas de papillonner. Flic et putain ça ne faisait pas un bon ménage. Au départ Jeanne avait dit qu’elle attrapait sur l’oreiller des informations indispensables pour tenir le business. Mais très vite les mains de Louis avaient eu raison du corps de Jeanne. De son cœur aussi. Les deux tourtereaux jouaient une partition dangereuse. Et un matin vers six heures, Jo avait débarqué dans leur QG. Les deux amoureux dévoraient après l’amour un plateau de fruits de mers en buvant de grands verres de vin blanc. Il avait attrapé Louis par la veste et avait tapé très fort. Louis avait cherché à se défendre mais les hommes de main du mafieu l’avaient empêché de reprendre le dessus. Jeanne était venue à l’hôpital. Il l’avait demandé en mariage. Il était prêt à payer pour racheter sa liberté. Jeanne avait fait son petit mouvement de bouche en avant, avait embrassé Louis sur les lèvres fendues. Elle avait quitté la pièce et n’était jamais revenu. Jo l’avait épousé. L’administration avait muté Louis à la capitale. Il avait su que la bande de Jo avait été démantelée dans les années 90. Pas d’information sur la maquerelle aux yeux verts. Certains disaient qu’elle était partie à l’étranger.
« Fais que ton rêve dure plus longtemps que la nuit.. » C’est ce qui était marqué au dessus du comptoir du bar. Louis s’était fait tatoué cette phrase dans le dos.
Sur ce banc, les heures volent. La nuit tombe délicatement sur la plage. Les routes sont désertes, le chantier du bord de plage semble abandonné. Jeanne frissonne. Il ôte son manteau et le pose sur les épaules de la silhouette frêle.
« Ce verre de vin blanc on va le finir ma Toquée ? »
Fin
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