Trouver le doliprane. Sophie a mal au crâne depuis plusieurs semaines. Une douleur lancinante qui ne passe pas avec les médicaments. Sa tête joue la polka. Il reste à la jeune quadragénaire une heure pour déposer les clés de la boite aux lettres à Madame Roustaud la voisine, enfiler une tenue sport, arroser les fleurs, empiler les livres qu’elle a prévus de lire, charger son epod des albums qu’elle veut écouter : Dépêche mode et Cabrel. Elle doit aussi penser aux films qu’elle a enregistrés depuis un mois et toutes les émissions en retard. Ranger la voiture dans le garage car elle n’en n’a pas besoin. Une toute petite heure avant le grand départ.
Août est vite arrivé cette année et ceux qui ont des enfants sont partis en premier. Il lui restait Septembre sur le planning, elle a coché la deuxième semaine. Elle prendrait sept jours entiers rien que pour elle. Ses copines ont pris l’avion pour rejoindre les bords d’une grande piscine. Elles doivent déjà se déhancher sur les rythmes de l’été. Chercher un beau garçon pour les bercer la nuit. Sophie n’a pas voulu les accompagner. Elle rêvait de vraies vacances. De celles qui vous font dire quand vous rentrez « je suis super reposée ». Elle a donc feuilleté les catalogues, surfé sur le net à la recherche du paradis, échangé avec les collègues sur leurs bons plans. Hésiter longtemps entre Rome, Berlin et Prague. Le mois dernier, Sophie a trouvé son lieu magique. Son choix s’est arrêté sur un endroit sans personne, un dans lequel elle pourrait souffler. Entrer à l’intérieur d’elle et regarder. Faire le tour du propriétaire.
Sophie est officiellement en vacances. Un an depuis les dernières passées en Ariège. Réunions de famille et repas qui se succèdent. Les mêmes vacances depuis vingt ans. Enfin plus puisqu’elle y allait aussi petite avec ses parents. Depuis qu’ils sont installés là-bas, Sophie en bonne fille va les voir chaque été. Deux semaines calées entre juillet et août à s’entendre conter les exploits des nièces et neveux. Elle ne peut pas comprendre, elle n’a pas d’enfants. L’année dernière, Sophie est revenue encore plus épuisée. Les mois de travail à l’hôpital, les gardes des médecins absents, les remplacements, pas de trente cinq heures pour le docteur Sophie Mery. Elle les mérite pourtant ses vacances, elle n’a pas l’impression de les voler à quiconque.
Ce matin, elle a fait des courses. Apporter avec elle un sac de provisions avec quelques vivres essentielles : du thé orange cannelle, des brownies chocolat noir, des fruits et du Pessac Léognan. Sophie coupe ses téléphones : le personnel et le pro. Ne pas laisser les amies et chef de service la déranger. Elle ne sera même pas joignable par mail et a prévenu qu’elle n’ouvrira pas sa boite. Comme une cure de désintoxication. Aucun tweet possible, pas de page actualisée ni de message sur son mur pour dire où elle se trouve. Tout va bien se passer, elle ne risque rien. Sept petits jours de repos, c’est pas grand chose. Peut être va t’elle en profiter pour réfléchir à ses aventures avec le beau collègue marié, à leurs corps à corps dans le bureau du menteur. Peut être qu’elle va pouvoir commencer à écrire le livre auquel elle pense depuis un an. Peut être qu’elle fera des listes de ce qu’elle doit encore accomplir avant de mourir. Sophie jubile, elle sait que sa semaine de vacances lui ouvre le champ de tous les rêves. Elle se sent comme une gamine le matin de Noel. Elle va pouvoir s’habiller comme elle veut, ne pas se maquiller, enfiler ses tongs en plastique, prendre de longs bains, lire, boire à la bouteille, cesser de s’épiler les sourcils, manger à pas d’heure, n’ adresser la parole à personne. Dans son havre de paix, Sophie sait qu’elle va peut être se sentir seule parfois. Elle va peut être craquer devant tant de calme. Elle si habituée aux cris, aux pleurs du service pédiatrie. Et si ce départ en solo était une mauvaise idée. Parfois les questions remontent, les mauvaises pensées s’échappent. Elle connaît des personnes qui ont décompensé et sont devenus folles. Mais son envie de calme est plus forte que sa peur de la solitude. Elle glisse discrètement le jeu de clés de sa boîte aux lettres extérieure dans celle de sa charmante et envahissante voisine. Madame Roustand relèvera le courrier. Sophie finit d’arroser les rosiers près de la fenêtre du salon, range les chaises sur la terrasse.
Elle ferme les volets. L’heure approche. Ses yeux s’habituent peu à peu à la pénombre. Elle tâtonne un peu dans le salon. Elle s’est fixée comme heure limite de départ dans son monde intérieur seize heures. Elle s’avance vers sa porte d’entrée, la verrouille. Elle se retourne et voit son salon dans le noir. Les pièces ont une couleur différente de celle de la journée. C’est la lumière des vacances. Une lumière plus tamisée et plus douce.
Fin
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