Ma voisine

Merde. Mon morceau de bavette a failli rester coincer à travers de ma gorge. Elle s’assoit à la table à côté de la mienne. Coin sombre pour un soleil pareil. J’ai entendu la voix de ma jolie voisine lancer au serveur «  Non celle du fond s’il vous plait ». Ferme et avec la chaleur d’ une voix légèrement teintée d’accents méditerranéens. Son compagnon l’a suivi comme indifférent, pareil à un toutou bien sage. Elle est belle ma voisine. Elle ne ressemble pas à mes conquêtes habituelles plus sophistiquées. Ses fines jambes se camouflent dans un jean un peu trop large. Son allure d’adolescente me touche. Elle porte un tee-shirt blanc près du corps. Je devine ses seins œufs au plat. Elle se dirige vers la table avec une assurance de demoiselle qui n’a peur de rien.

Je venais d’emménager dans la résidence Bellemonte quand je l’ai rencontré pour la première fois. Elle sortait de sa boite aux lettres une pile de prospectus et s’apprêtait à la trier sur le rebord de la poubelle. « Bonjour Je suis Emma , Emma Mondiani la voisine du 1 ». Ses yeux noisette m’avaient rappelé ceux de Laure. Laure c’est ma cousine préférée, celle qui m’a offert mes premiers baisers avec la langue. J’adore Laure.

Depuis, tous les soirs vers 19h, je sors ma chienne Mystic et je la croise qui rentre du travail. Toujours le même rituel à la boite aux lettres : elle pose son sac à main et son cabas en osier à même le sol, et d’une main énergique classe son courrier. Elle ouvre et feuillette à toute allure les catalogues des vépécistes, déchire les pubs et souffle à chaque facture. Comme elle est de dos à la porte, je peux l’admirer en silence. Ses cheveux selon les mois ont une couleur différente. J’ai pu en noter au moins trois différentes. Ils s’échappent d’une queue de cheval pas du tout stricte. Une vraie cascade capillaire. J’imagine avec délice la nuque qui se cache derrière. Pendant que Mystic trotte dans la cour, je reste sans voix. Avant ce soir, je ne l’avais jamais croisée à l’extérieur du hall d’entrée. Malgré la présence d’un autre homme à sa table, je la dévore des yeux. Sans retenue, sans gêne. Elle a lissé ses cheveux et s’est maquillée les yeux. Ses mains s’agitent comme pour réveiller l’autre en face. Le malotru pianote sur son téléphone. J’entends de loin la commande passée et le vin qu’elle a choisi. Ses pieds semblent s’impatienter sous la nappe et tapent une cadence infernale. Elle boit son verre. Ils n’ont pas porté de toast et ne semblent pas à la fête.

Le téléphone sonne et vibre. Il répond. Ma merveilleuse voisine tape sur la table, souffle et jette son regard aux alentours. Je suis carrément hypnotisé par le spectacle. Je l’imagine se lever, s’avancer vers moi et planter ses yeux dans les miens en me disant «  J’ai envie de vous ». Le serveur interrompt son rêve en me proposant un dessert. Café gourmand, besoin de douceurs. La belle tourne la tête. Ses pieds cessent leur danse effrénée. Elle m’a entendu. Ses yeux chocolat accrochent les miens. Ses lèvres reprennent le chemin du sourire. Les miennes lui susurrent un Bonsoir Emma. En face d’elle l’autre raccroche. S’anime, lui parle de son travail, veut attirer son attention. Etale sa journée de demain, les négociations en cours, la voiture qu’il va pouvoir commander, le nouveau collègue muté, les bruits du chien des voisins, le montant de sa dernière prime. Elle baisse la tête, incline légèrement son corps vers l’arrière de la chaise. Son verre se vide. Il ne la ressert pas.

Si je tendais le bras, je pourrais la toucher presque. Je suis certain qu’elle sent mon souffle et mon regard sur elle. Si j’osais, je me lèverai, le prendrai par la main et l’emmènerai faire le tour du monde. On irait boire du vin sur la plage. Le costume cravate en face d’elle s’agite, ses bras font des moulinets. Emma le regarde. Il est tellement passionné par ce qu’il dit qu’il en renverse la bouteille. Costume maculé. Merde, il m’a coûté un bras celui là. Il se lève et se dirige vers les toilettes.

Emma se tourne, me sourit en plantant son regard dans le mien. Sans parler, elle se lève et se dirige vers moi. Evidence. Nous sortons ensemble du restaurant quand elle se retourne en jetant au serveur :

« L’addition sera pour le Monsieur ».


En savoir plus sur Laurence MARINO

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

Les commentaires sont fermés.

Un site Web propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

S’agit-il de votre nouveau site ? Connectez-vous pour activer les fonctionnalités d’administration et ignorer ce message
Se connecter