« Tu t’es lavée les mains ? »
Il est bête ou quoi ? Mes mains, elles sont encore remplies de savon. Je ne les ai pas bien rincées. Bon, ok, je lui montre. « Oui… » Je remballe derrière mon dos pour les essuyer sur mon pull. Parfois j’oublie à la maison mais ici et chez les gens, j’y pense à chaque fois.
Qu’est-ce qu’il est moche son bureau ! J’avais jamais vu de moquette sur les murs. Presque orange comme les pulls de Maman sur les vieilles photos. Elle m’attend dans la salle d’attente, elle doit jouer à son jeu débile. Celui des boules à décaniller, pas Candy crush. Ça ne marche pas sur son téléphone. Oui, oui, je vais parler. J’aime pas dire des gros mots mais il m’emmerde sérieusement avec son gilet de vieux papi. Il veut entendre quoi encore ? Ça fait mille fois que je lui raconte que j’ai peur des cambrioleurs. Ceux qui entrent dans les maisons la nuit, quand les gens dorment. Ceux très méchants qui tuent dans le sommeil. J’ai peur. C’est nul, j’en parle pas à mes copines. C’est tellement idiot que chaque soir je demande à mes parents à travers les cloisons « Vous avez fermé les portes ? Le portail aussi ? ». Je la vois la clé dans la porte d’entrée lorsque je vais me coucher. Je vois même Papa sortir avec ses chaussons pour fermer à double tour le portillon. Oui, j’ai toujours peur. Pourquoi on fait plus de dessin ? J’aimais bien quand il me montrait des images et que je devais raconter une histoire. Les histoires, j’adore les raconter. J’écris même un journal à l’école. Bon, ok, il est pas encore publié, on a un problème avec la mère de ma copine. Elle ne veut pas qu’on parle des couples. Mais les couples, ils ont juste envie qu’on montre qu’ils s’aiment. Les copines, elles viennent toutes nous voir pour connaître le jour de sortie. J’aime bien quand les filles de l’autre classe, elles viennent me demander « Alors Léna, il sort ton journal ? ».
Je lui raconte ? Bof, les journaux, il doit les aimer sans image. Pourquoi j’ai les larmes ? Faut bien que j’en parle de Macaron. J’ai perdu mon chat Monsieur. Il s’est fait écrasé, enfin on croit. On ne sait pas trop. La semaine avant, j’avais rêvé qu’il mourrait mais je ne peux pas le dire. Il me manque. J’ai dit que j’en voulais bien un autre même si je pense fort à lui. Maman, elle affirme que toute ma vie, il sera dans ma tête mais qu’un jour je ne pleurerai plus. Comme elle avec sa maman. Moi, je sais plus quoi lui dire… Quoi ? Que je vous raconte encore quand j’étais petite ? Psfff, mais il écrit quoi dans son cahier ? Il oublie tout. Chaque fois, lui dire la même chose. Heureusement que la maitresse, elle ne fait pas pareil. J’en ai marre de parler, moi. C’est lui l’adulte. Si je voulais venir le voir, c’est parce qu’il doit savoir comment les faire partir de ma tête ces idées toutes noires. Vaudrait mieux qu’il me fasse parler des chevaux. C’est plus agréable pour moi. Il dort ou quoi ? C’est sûr que s’il faisait attention à moi, il me regarderait, il hocherait la tête, il dirait des mots. Là, les mots, il y a que moi qui les dis. M’agace vraiment. Mes mains, elles sont toujours propres, je ne suis pas un cochon. Cochon, la dernière photo avec laquelle on avait joué, il y avait deux cochons dessus. Et puis on jouait aussi aux playmobils. Mais ça c’est quand j’étais petite. J’aimais bien venir ici, enfin…avant. Il est vieux maintenant, peut être que c’est bientôt sa retraite. Bon, c’est fini ? Le portable de maman doit même plus avoir de batteries. J’ai faim. Maman, elle m’a dit que je pouvais arrêter quand je veux. Je veux. Va falloir lui dire mais j’ai peur. Et si cela lui faisait de la peine ? Maman, elle dit qu’on s’en fiche, qu’il est le médecin, que c’est son métier d’écouter et que s’il n’est pas d’accord, c’est moi qui choisis. Mais quand même…S’il crie ? S’il dit qu’il n’est pas d’accord ? Et pourquoi j’ai toujours la rage ? Qui va pouvoir m’expliquer ? Papa il hausse les épaules « L’adolescence… ».
Mais j’ai juste onze ans, je suis encore une petite fille ! Bon, ok, sauf pour les fringues, les chaussures à talons que je rêve, le portable que j’exige et pour les copines. Pour le reste, le jeu du soir avant de dormir, les câlins, même la viande rouge que j’aime pas couper…j’ai juste onze toutes petites, minuscules années.
C’est fini ? oufffffffffff j’ai trop envie de pleurer. Il est nul de me faire parler de mon chat. Quand on parle d’un truc triste, obligé qu’on pleure. Je ne veux pas pleurer devant lui. Au revoir. Vite, la salle d’attente, « on y va Maman ? ».
…
Non, je ne suis pas contente, je veux plus y aller, il ne me parle même pas. Moi je viens pour qu’il m’aide et ça ne sert à rien. Il me fait répéter tout le temps la même chose. Et puis, je crois qu’il dort, on pourra prendre rendez vous à un autre moment ? Je crois qu’il est fatigué, il baisse la tête et il m’écoute même pas…Camille m’a parlé d’un autre docteur, comme la remplaçante de la maîtresse. Il apprend à respirer. C’est peut être ça, je ne sais pas respirer, c’est tout.
Pourquoi tout est noir dans mes yeux ? Quelqu’un peut il allumer la lumière ou quoi ? C’est comme quand la maitresse, la vraie, celle là je l’aimais beaucoup, je crois même que j’étais sa chouchou. Enfin ça c’était AVANT. Avant que je pleure en classe et qu’elle me hurle dessus. Pourquoi les adultes ne supportent pas quand je pleure devant eux ? Camille, ma meilleure amie, elle dit que je suis trop sensible. C’est pas ma faute, même ma mère, elle dit qu’elle est comme moi. Que je suis comme elle. Que je devine les choses…mai ça je vous en parlerai une autre fois, parce que cela me fait encore plus peur que les cambrioleurs…
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