Six heures à tenir. Encore six petites heures pour que le soleil se lève et que je puisse retourner au lit. Statistiquement, les cambrioleurs viennent quand les propriétaires sont absents ou endormis. Comment peut-il ronfler alors que c’est cette nuit qu’ils vont venir dévaliser notre maison ? Si encore le volet roulant fonctionnait, je me sentirais plus en sécurité…Mais c’est un signe cette panne voir un sabotage pour qu’ils entrent plus facilement. Et s’il meure, je jure sur ma tête d’aller vivre dans une résidence sécurisée au dixième étage. Enfin non au premier, sait-on jamais, c’est plus simple de sauter. « C’est toi qui as mis le caillou sur la marche ? » Cette phrase à la con me tient éveillée. Bien sûr que non, j’ai passé l’âge de jouer au Petit Poucet.
Après ma matinée jardinage avant hier, c’était hors de question de saboter mon parterre de plantes grasses. Le chat ? Sauf race d’une extrême intelligence, le mien est incapable de faire ce tour de magie. Comment peut-il dormir en sachant que sa fille est à l’opposé de la maison, bien en face de la porte d’entrée ? Je mourrai s’il lui arrivait quelque chose. Retenir ma respiration et surtout calmer mon cœur qui assourdit mes oreilles. Surtout être attentive et réagir vite. Oh et puis merde, les minutes n’avancent pas et l’entendre ronfler me rend folle. Aller dans le salon ? Impossible de rester sur le canapé avec la baie vitrée grande ouverte. Putain de moteur de store qui lâche en plein mois d’Août. Si je me retrouve nez à nez avec la bande de voleurs, dois-je hurler ou rester calme ? Et le numéro de la police c’est quoi déjà ? Le bureau, bien sûr, je vais aller m’installer sur le clic clac. Au moins il va servir ! La situation stratégique de cette pièce est parfaite. Une tour de garde en face de la chambre de ma fille assez proche de la porte d’entrée. Je vais laisser la lumière allumée. Les voleurs verront par la chatière que je ne dors pas. Est-ce que cela va les impressionner ? Prendre au passage un couteau dans la cuisine. Ça doit faire bizarre d’enfoncer une lame dans un corps en vie. Faudra viser un organe essentiel pour ne pas avoir de riposte virulente en face. Je ne peux pas aller en prison pour m’être défendue.
Fermer les yeux en traversant le salon. Et s’ils entraient seulement pour nous tuer ? J’ai rien de précieux dans la maison. Mon ordinateur. Faut vraiment que je le cache tous les soirs. Il ne vaut plus grand chose mais mon dernier roman est à l’intérieur. Est-ce que je l’ai mis sur clé usb ? Même pas de vrais bijoux ni d’écran plasma. Aucun objet d’art ni de cash. Je pourrais laisser une pancarte sur la porte d’entrée « Ici petites gens, passez votre chemin ». Et dire que le mois dernier, c’est ma gamine qui nous bassinait avec les voleurs. On était bien cet après midi en ville. Le verre dans le parc de mon enfance. La personne en fauteuil que j’ai secouru au passage piéton. Et Bon Dieu, tu me dois une grâce pour cette bonne action ? Faîtes qu’on reste en vie.
Même pas capable de passer mon niveau Candy crush ni même de jeu de briques de ma fille. Je pourrais lire mais j’ai laissé mon bouquin dans le salon. Pas question le salon. Ah, tiens, ce jeu, je ne le connais pas. Je vais avoir de quoi faire il y a six tableaux. Six mondes pour ces putains de six heures. Et s’ils décident de repousser à demain ? Merde, demain on a du monde ! Ils n’oseront pas venir nous dépouiller quand même ! Comme dans les films, Mesdames et Messieurs, vos portefeuilles et bijoux dans le chapeau. Cacher ma fille pour ne pas qu’elle voit tout ce spectacle. La protéger. 112 c’est le numéro à faire sur mon mobile. Il est chargé. Faire les numéros au cas où et appuyer sur le combiné. Hurler mon adresse, qu’on est en danger. Qu’ils sont venus en repérage et qu’on va mourir. Si j’étais restée au lit, j’aurais pu passer par la fenêtre. Enjamber le portail et aller me réfugier chez les voisins. Mais pas sans ma fille. Et si je la réveillais ? On irait se blottir dans mon lit, loin de la porte d’entrée. On n’entendrait pas les pas lourds et les tiroirs qui s’ouvrent. C’est con, j’ai peur des chiens. Mais un gros chien noir à grandes dents dans le jardin, ça pourrait les dissuader. Yes, monde deux ! J’ose plus regarder la pendule. Surtout ne pas fermer les yeux. Le chat pourrait venir avec moi, me tenir compagnie. Et s’ils l’attrapent ? Je suis prête à payer combien pour mon chat ? Et pour nos vies ? Ils prendraient tout, je m’en fiche, j’ai encore envie de vivre. C’est quoi ce bruit ? Oui, je suis encore là, vas te coucher. Non, je ne peux pas. Je reste ici. C’est mieux.
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