Lisa tout court

Il faudra bien qu’elle sonne. Qu’elle sorte de sa voiture et qu’elle avance dans l’allée sombre. Son rendez-vous est fixé à 23 heures. Margot vérifie son maquillage dans le rétroviseur de sa voiture. La rue est calme, peu passante. Les airs de son groupe favori s’échappent du lecteur cd. Dépêche Mode. Dans le miroir, elle nettoie le rouge à lèvres coincé entre ses dents. Pas l’habitude d’en mettre du si foncé. Rouge ardent. Rien que la marque l’a fait sourire dans la parfumerie. Un joli nom plein de promesse pour se donner du courage.

Plus tôt, elle a tenté d’avaler une salade dans un fast-food. Dans les toilettes exigues et désertes, elle s’est changée.  Mis les vêtements choisis avec soin pour la soirée. Une belle jupe noire, un haut mauve. Les chaussures de rêve repérées le mois dernier mais qu’elle n’avait pas osé jusque là s’offrir. Pas de sac, une pochette sans ses papiers. Pas question qu’elle les perde ce soir. Elle n’est pas Margot.

Lisa. Tout court.

Sa journée s’est déroulée comme un vendredi. Réunion, déjeuner entre collègues, frites au menu et verre de rosé, courses commandées sur internet. Tout faire comme d’habitude. Coup de téléphone à son mari à 16h pour lui dire qu’elle revenait  se changer avant le diner avec ses copines. Rentrer à la maison, préparer un sac, mettre le diner dans le micro ondes, un petit mot pour les enfants.

Depuis presque cinq heures, elle roule.  Elle a rejoint Toulouse à deux heures de chez elle. Ensuite trouver la rue du rendez vous. Attendre. Elle a mis la musique, s’est garée assez loin de la maison à étages. Observer, respirer, oublier, lire un peu, visualiser la rencontre, refaire tous les scénarios. Elle a comme à son habitude tout anticipé. Des heures devant la glace, des films regardés en cachette sur le Net. Très organisée la dame. Pourtant l’imprévu a enfin fait son entrée dans sa vie le mois dernier. Simple comme un coup de fil. Un message sur son répondeur. Au départ, elle a été surprise. Ré-écouté la voix masculine. Ensuite, elle a beaucoup ri mais n’en a parlé à personne. Son téléphone moderne a pu archiver le message. Pas de trace.

C’était un lundi matin. La voix revenait sans cesse chanter dans ses oreilles. Un bel accent du Sud Ouest. Mélodie, promesses, aventure. La nuit, elle avait fait un rêve étrange, une porte ouverte, des lumières, son corps qui était beau. Au réveil, goût étrange dans la bouche. Son mari Paul avait hurlé qu’il en avait assez de trouver les portes de la cuisine ouvertes. Elle s’était rendue à son bureau, s’était enfermée et avait appuyé sur la touche «  Rappel du dernier numéro ». Oui c’était bien elle, elle était disponible le mois prochain. Une heure. Rien qu’une heure.

De la maison à étages, de la musique s’échappe. Des lumières. 23 heures. C’est à elle de jouer. Elle range ses papiers dans la boîte à gants. Eteint son portable et l’autoradio. Elle ne sait même pas si elle a peur. Elle a répété cet instant depuis un mois. Chasser de son esprit les visages de ses deux enfants, revoir son mari en caleçon et en chaussettes, l’entendre dire qu’elle ne ressemble plus à la jeune femme qu’il a épousée.

S’il la croisait ce soir, sûrement qu’il se retournerait cet abruti. Il verrait une belle femme sexy à souhait. Il remarquerait l’échancrure du décolleté, la naissance des seins, les marques fines des bas sous la jupe moulante. Il respirerait une odeur délicate de violette. Apprécierait les jambes huilées et épilées. Il aurait certainement envie de toucher ce corps désirable.

Mais ce soir il ne la verra pas. Pas lui. Elle a réservé cela à un autre. C’est la première fois. Une opportunité car jamais elle n’aurait pu imaginer faire cela. Elle est plutôt sage comme femme. Fidèle et tranquille. Mais elle a trente cinq ans, deux enfants de moins de cinq ans, un travail en CDI, un crédit pour vingt ans. Il lui manquait un peu de piment. Il se cache derrière cette porte. Il va ouvrir. Une heure devant elle.

23 heures, elle sonne. Deux hommes ouvrent. « Lisa ? ». On lui indique où poser ses affaires. Il s’appelle Martin. Il est dans le salon assis sur le canapé marron. C’est leur meilleur ami. Quarante ans, ça se fête. Il s’est fait plaquer par sa dernière petite copine le mois dernier.

Margot repère le brun sportif. Donne le cd au gars qui a ouvert la porte. Le deuxième morceau. Stripped Depeche Mode.

Fin


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