Si son père, Auguste, matelot de la marine marchande, était rentré avec un bouquet de roses, sa mère l’aurait appelée « Rose ». Mais ce matin frais du mois de Mars, il n’avait trouvé que des petites fleurs mauves chez la marchande du coin de la rue.
Violette naquit dans une chambre d’une maison bordelaise, dans les années 20.
Son enfance se déroula au milieu des tissus et des étoffes que sa mère stockait dans l’atelier. Les voisines venaient avec des gravures de mode se faire confectionner de nouvelles tenues. Enfant, Violette jouait avec les chutes et créait des robes pour ses poupées. Elle se piquait souvent les doigts, tachant de sang ses belles toilettes. Sa soeur, plus jeune, cousait avec plus d’habilité. La cadette provoquait l’admiration de tous et de leur mère en particulier. Elle seule pouvait toucher les rouleaux de satin et de crêpe. Violette était maladroite. Sa mère détestait ce défaut.
En cachette, Violette aimait approcher son nez de la houppette à poudre de sa mère. Elle la prenait délicatement entre ses mains d’enfant et respirait fort.
Son père travaillait sur les bateaux de pêche. A chacun de ses rares retours, elle l’attendait des heures avec sa sœur. Elle observait les dockers charger et décharger, les marchands contrôler leurs arrivages et les pêcheurs trier les poissons. Elle aimait s’imprégner de ces odeurs viriles et masculines. Son père lui manquait.
Un jour, la guerre fut déclarée. Violette apprit à compter chaque coupon avant d’aller faire la queue chez le boucher. Ses nuits d’enfant prirent fin. Elles laissèrent place à des temps hachurés par les sirènes. Elle se réfugiait en famille dans les abris.
De cette époque, elle ne se souvint ni des morts ni des pleurs, seulement des odeurs de crasse de ses partenaires de danse.
Elle rencontra Léopold un soir d’été. Il l’invita à valser. Contrairement aux autres garçons, sa peau sentait le savon. Durant plusieurs semaines, elle le retrouva au bal. L’orchestre jouait. Leurs deux corps collés l’un à l’autre s’apprivoisaient.
La sœur de Violette ne dévoila pas la rencontre à leur mère. Elle était trop heureuse d’espérer que sa sœur quitte enfin la maison.
Ce bel italien réfugié en France vivait à Bordeaux le temps d’un chantier.
Un soir, il posa un baiser sur les lèvres vierges de Violette. Elle découvrit alors un sentiment inconnu. Son ventre et sa tête ne firent plus qu’un. Les mains qui la caressaient lui rappellaient que la vie est plus forte. La guerre n’existait plus durant ces heures douces. Un jour, elle le suivit dans une chambre d’hôtel.
Il la demanda en mariage. Elle accepta.
Elle fut surprise de voir sa mère et sa sœur sur le quai le matin du grand départ. Elles avaient fermé l’atelier pour l’occasion. Le bateau s’appelait « France Afrique ». Les gens s’agglutinaient près de l’embarcadère. On entendait des cris, des pleurs, des au revoir inquiets et d’autres soulagés.
Violette avait annoncé son mariage et son départ le même soir. Léopold avait obtenu un bon emploi sur le continent noir. Il voulait l’aventure. Elle ne pouvait pas le laisser partir seul. Le mariage fut simple et rapide. Sa mère refusa de coudre la robe. Elle prétexta des commandes importantes.
Dans l’intimité de sa chambre d’épouse, Violette brûlait souvent une bougie. L’odeur de cire lui rappelait ses vœux, le visage fermé de son père, le regard indifférent de sa mère et celui narquois de sa sœur.
Elle était à l’aise avec la diaspora locale. Elle jouait au bridge avec les épouses tous les après-midi. Les années furent paisibles. Elle cousait des vêtements pour les pauvres. Ses expéditions charitables la menaient dans les villages de bord de mer. Elle regardait avec tendresse les femmes attendre leurs maris pêcheurs. Le soir, elle buvait plus de champagne.
Elle eut deux garçons. A chacune des naissances, elle s’émerveillait du sentiment qui l’envahissait. Elle aimait être mère. Elle en comprenait encore moins la sienne.
Les après-midi, elle écoutait les rires de ses fils. Ils couraient dans le jardin après les singes en liberté.
Les boys sentaient la sueur et le musc. Les effluves des corps se répandaient à l’intérieur de la salle à manger. Elle aimait cela. Elle se sentait chez elle.
Un client de son mari lui offrit des toiles et des gouaches. Il trouvait les yeux de Violette très beaux.
Elle délaissa les poèmes qu’elle tentait d’écrire et les lettres sans réponse adressées à sa mère. L’essence de térébhantine remplaça l’odeur de l’encre. Violette dessinait les corps se déplaçant autour d’elle. Elle saisissait les silhouettes fines et musclées des hommes noirs. Elle attrapait les rondeurs des Fatou à la cuisine.
Ses fils rentrèrent en France finir leurs études. Le coeur de Violette saigna longtemps. Ses toiles se teintèrent de colère et de chagrin. Elle apprenait à être mère et mourait un peu à chaque séparation. Elle peignait encore plus. Des morceaux de tissu, des végétaux et des papiers se rajoutèrent à ses œuvres. Elle leur donnait de la matière.
Un soir, Léopold ne rentra pas du chantier pour diner. Il était mort écrasé sous un bloc de béton. Son cœur se brisa. Elle céda à ses fils qui l’exhortèrent de rentrer en France. Elle ramena toutes ses toiles.
Elle retrouva le port de Bordeaux. Ses narines reconnurent la Garonne mais ses yeux se perdirent sur les quais transformés.
Elle s’installa dans la maison de ses parents décédés. Seule la pharmacienne entendait le son de sa voix. Elle sortait peu, ses mains étaient couvertes de peinture.
Sa petite fille Laura s’ immisçait souvent dans son atelier le mercredi. La fillette barbouillait les toiles restées blanches. Violette peignait les yeux presque fermés. Les images d’Afrique revenaient s’incruster au fond de ses pupilles. Elle oubliait les odeurs de médicaments avec lesquels elle se droguait. Remontaient celles des fleurs de manguier et des pluies tropicales.
Un jour, le désir de vie s’échappa. Elle ne peigna plus. Elle décida de fermer les yeux. Elle poursuivit alors son plus grand rêve : rejoindre Léopold dans la savane.
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