Non je ne suis pas inscrit au chômage. Pas la peine, je n’ai jamais travaillé. L’école ? Elle ne m’a jamais aimé. On s’est fâché très très tôt tous les deux. Je voyais les lettres qui dansaient sur la feuille mais impossible de les attacher aux lignes. Si je sais lire ? Ça dépend de quoi vous parler ! Je me débrouille pour prendre le bus et pour lire mes textos. Des livres ? On m’en avait offert un quand j’étais petit.
Inscrit au Pôle Emploi ? Pas la peine, je vous dis que je n’ai jamais travaillé ! La mission locale ? Ouais, j’y suis allé une fois mais ils n’avaient rien pour moi. J’aurais bien aimé être mécanicien. J’ai essayé d’aller sur leur site mais mon téléphone ne marche pas bien et j’ai pas d’ordinateur. Au foyer, le bus passe très tôt et leurs bureaux sont fermés le samedi. Je ne vois pas les offres d’emploi. Mes potes m’ont dit que cela ne servait à rien. Même mes parents, ils n’ont pas trouvé. Mon père est magasinier mais il a mal au dos. Ma mère, elle s’occupait des personnes âgées mais elle n’a plus de contrats. La voiture est tombée en rade un matin sans prévenir.
Un suivi ? Qu’est-ce que vous demandez là ? Si j’ai une personne qui s’occupe de moi ? Genre assistante sociale ? Ça oui, depuis longtemps. Mes parents, ils s’engueulaient souvent et parfois mon père me foutait dehors. A quel âge ? Je ne sais plus. Un jour, les voisins en ont eu marre de m’héberger, ils ont appelé la mairie. Après, j’ai été placé dans un foyer. Les familles d’accueil, ça n’a pas marché. Personne ne me supportait. C’est peut-être à cause de l’école. Faut dire que je ne tenais pas en place. Les profs me punissaient parce que je ne faisais pas mes devoirs, parce que je n’avais pas le bon cahier, parce que j’arrivais en retard. Mes voisins, ils me donnaient leur canapé mais ils disaient qu’ils n’étaient pas mes parents. Je ratais le réveil. On a quand même essayé les familles. Et puis, je pissais au lit souvent alors le foyer c’était plus simple.
Des stages ? Ah, là je peux vous répondre « oui » ! J’en ai fait pleins ! En boulangerie, en comptabilité, en vente, en menuiserie. Tellement que j’ai oublié. Ce qui me plaisait ? Pas grand chose si ce n’est de ne pas aller en cours. Au milieu du collège, on m’a dit que je devais aller dans une autre école. C’était un endroit spécialisé pour ceux qui n’arrivaient pas à lire et qui ne pouvaient pas rester assis sur une chaise. C’était chouette mais il y avait beaucoup de bruit. J’y suis resté jusqu’à mes dix huit ans. C’était quand ? Le mois dernier.
Là bas, j’ai aidé une vieille dame. Elle avait des champs et vendait ses légumes au marché. J’aimais bien mettre dans les cagettes et aller avec elle. Comme elle trouvait que je travaillais bien, l’école m’y a laissé toute la semaine pendant un an. Le week-end, je rentrais au foyer. Si j’étais déclaré ? Quoi un salaire ? Mais non ! La mamie me donnait dix euros par semaine pour mes clopes.
Mes parents, ça fait un bail que je ne les ai pas vus. Ils n’aimaient pas venir au centre Et puis leur voiture ne marchait toujours pas.
Le mois dernier, l école s’est finie.
Où je dors ? Je reste encore au foyer le temps de trouver un travail. Mais c’est dur je n’ai jamais bossé, pas d’expérience ils disent…Les patrons, ils n’aiment pas les jeunes.
Ce que j’aimerais faire ? Je ne sais pas, je n’ai pas trop d’idées. Peut-être vendeur, ça me plaisait bien quand même. Mais vous, vous allez me dire à quoi je suis bon ?
FIN
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