11h30, un bus jaune et rouge, bondé d’ouvriers et de gosses la dépose à l’angle d’ El Paséo. Manon fait vingt mètres à pied et se trouve sur l’unique place pavée du village de pêcheurs. Elle regarde sa montre d’un geste rapide. La place est animée. Les terrasses sont occupées par des touristes au teint blanc et aux shorts courts. Près de la fontaine, des enfants jouent au ballon. Les mères leur crient de faire attention aux tables proches. Les rires éclatent. Manon les regarde en souriant. Elle est habillée d’une robe légère noire. Ses lunettes couvrent son regard. Elle porte sur sa tête un large chapeau en paille. Ses cheveux longs sont détachés et des mèches apparaissent débordant de la coiffe. Elle a encore son vernis très rouge sur les ongles. Elle sourit en pensant au décalage entre ce bord de mer et le bureau qu’elle a quitté hier.
Elle vérifie à nouveau sa montre. Des gouttes filent de son front à son cou. Les plantes des rebords des fenêtres ont souffert de l’été. La terre des pots est craquelée.
Dans le café, les serveurs lancent à voix haute les commandes. Les verres s’entrechoquent, le barman décapsule les bouteilles en verre. De la machine à café s’échappe un vrombissement sourd et constant. Un marchand de glaces fait tinter une clochette à chaque cornet vendu. Trois scooters traversent la place déclenchant les hurlements apeurés des mères. Une se jette sur les enfants pour les protéger de l’assaut mécanique. Manon sort de son sac un élastique et un mouchoir en papier. Elle enlève son chapeau afin d’attacher ses cheveux et s’essuie le front. Son regard se porte sur son poignet droit. Elle scrute la place. Elle fait le tour de la fontaine et s’assoit à la terrasse du café. Sur une pancarte, il y est inscrit « Ici on vous parle anglais et français ». Quand le serveur s’approche, elle commande d’une voix claire « Une limonade s’il vous plait avec beaucoup de glaçons et une paille ». Elle attrape le journal local écorné, l’ouvre, le referme et le pose sur la table. Elle croise et décroise ses jambes, ôte ses lunettes, joue avec ses doigts et ses cheveux. Elle enlève ses sandales et se masse les pieds. A présent, les enfants jouent aux cowboys et aux indiens. Une vieille dame les houspille et leur demande de s’éloigner d’un geste de la main. Une musique latine surgit de l’immeuble en face du café. Une jeune fille noire comme l’ébène se penche du balcon et appelle les voisins du dessous.
Manon regarde encore sa montre. Son avion a atterri il y a quinze heures. Il faisait nuit et un taxi l’a déposé aux portes de son hôtel. Elle a pris une douche. Après avoir mis le réveil pour de ne pas rater son rendez vous, elle s’est allongée sur son lit kingsize. Le ventilateur l’a empêchée de dormir. L’excitation aussi. Elle est arrivée un peu plus tôt que prévu sur le lieu de rendez-vous. Elle voulait prendre la température locale, s’installer et l’attendre calmement. Elle a encore soif, elle sait qu’il est presque midi et il va bientôt arriver. Sa bouche est sèche, elle garde pourtant le goût du citron sur ses lèvres. Elle sait à quoi il ressemble après ces dix années passées. Elle a vu toutes ses photos sur son profil facebook. Tom est un bel adolescent de 15 ans, il a les yeux toujours clairs et un beau bronzage. Il ressemble à son père sur les images.
« Marraine ? » Elle a bien entendu ? Cette voix lui parlant en français….Sorti de nulle part, le jeune adolescent est là debout près de sa chaise. Elle hésite, sort ses lunettes et se décide à se lever. Ce n’est pas un inconnu qui se dresse face à elle, elle l’a vu naître. Qu’il est beau ! Il est bien plus grand qu’elle. Il porte un tee-shirt blanc et un short de bain bleu clair. Grandir sur l’île lui a réussi. Une vague de chaleur et de bien-être déferle en elle. Elle n’ose pas le toucher. Le jeune homme moins intimidé la serre dans ses bras. Elle en profite pour l’enlacer. Quel gâchis ! Elle ne reconnaît plus son odeur. Elle a laissé un petit enfant aux senteurs de crème à la vanille et retrouve un presque homme enduit de parfum ambré bien trop viril pour lui. Ses cheveux ont les mêmes reflets que ceux de sa mère. Autour d’elle, elle perçoit la clochette du marchand de glaces et voudrait que le temps se fige. Elle sait que le moment magique va s’interrompre dès qu’elle ouvrira les yeux. Bientôt elle sait qu’il faudra parler, entendre le récit des derniers événements douloureux. Tom desserre son étreinte mais elle insiste et d’une voix fragile réclame « Tom, encore un peu s’il te plait, chut…. ». Elle garde les yeux fermés comme pour suspendre les secondes et là elle voit défiler son propre mariage, les essayages de la robe blanche, les fous rires, les virées dans le Pays basque, les travaux dans la maison, les déménagements, les pleurs et les anniversaires. Elle se retrouve projetée quinze ans en arrière, le temps où il n’y avait pas les enfants, le temps où elle et la mère de Tom étaient les meilleures amies du monde. Elle voit aussi leurs parents, les copains de l’époque et ceux qui ne sont plus. Elle est aussi assise devant cette table de salle à manger où durant des nuits entières les parties de tarot les tenaient éveillés. Elle entend la voix de son amie au téléphone lui expliquant qu’elle passe ses journées à vomir, que c’est une catastrophe. Elle revoit leurs ventres s’arrondir. Elle se souvient de ce jour de septembre où elle a attendu à la porte de la salle d’accouchement. Elle sait que quand elle va ouvrir les pupilles, là maintenant, elle va devoir vivre le présent, partager la douleur de Grain de riz, c’est comme cela qu’elles l’avaient surnommé durant neuf mois.
Un enfant les bouscule. Leurs yeux sont humides et le jeune homme est un peu hébété. Du haut de son mètre quatre vingt, il baisse les épaules. Ici, tout le monde sait que son père est mort. Son « vieux » n’est plus là pour couvrir ses frasques du week-end et pardonner ses retours matinaux arrosés de rhum.
Quand il a fait ses recherches sur le net, il ne savait pas qu’il allait retrouver la trace de sa marraine et encore moins que 72 heures après elle serait là. Lorsque sa mère va se rendre compte de ce qu’il a fait, elle va certainement entrer dans une colère noire.
Tous les deux sur cette place le savent et appréhendent son mauvais caractère légendaire. Mais comment faire ? Il n’a que 15 ans et ne peut plus affronter la douleur maternelle. Sa grand-mère est là aussi mais ce n’est pas assez. Cette dernière est arrivée au lendemain de l’accident. Elle a pris en charge les funérailles et la tonne de papiers administratifs à remplir. Sa mère s’est enfermée. Cela fait deux mois que Tom l’entend pleurer toutes les nuits. Elle ne va plus au travail. Le soir, sa grand-mère lui raconte la rencontre de ses parents, leur première vie en France et sa naissance. Quand elle a parlé de sa marraine, il a été très étonné de ne pas avoir entendu sa mère évoquer cette femme. Cette femme avait disparu de leur vie. Sa grand-mère ne savait pas pourquoi elles s’étaient perdues de vue. Tom avait senti que c’était une solution pour sortir sa mère de sa léthargie. Il avait mal lui aussi mais sa jeunesse lui permettait de voir l’avenir en plus rose.
A Bordeaux, quand ce mail était arrivé, Manon avait bien entendu cru à une plaisanterie. Une heure après elle fouillait à la recherche de son passeport et réservait un billet aller-retour. C’était évident qu’elle allait venir tout de suite, il ne devait pas s’inquiéter, bientôt elle arrivait. Elle rêvait souvent aussi de cet enfant qui grandissait loin d’elle. Quand elle a pris l’avion, elle a enfin réalisé que des années de silence les séparaient. Une angoisse l’avait prise à la gorge l’empêchant même de pleurer. Elle avait tenté de répondre contact en vain. Alors pour permettre à la douleur du vide de s’estomper, Manon s’était racontée une histoire. Une qui lui permettait de vivre sans trop pleurer cette amitié.
Dans quelques heures, elles allaient se retrouver face à face. Quand elle tapera doucement à la porte de la chambre close, elle s’entendra répondre « Je n’ai pas faim, laissez-moi tranquille ». Alors, elle répondra « C’est moi, ouvre ».
Après la première stupeur viendra la colère et la colère laissera place au pardon. Elles effaceront alors les silences et les rancœurs communes. Tom entendra raisonner dans la maison les fous rires et la complicité retrouvée. Il reprendra le chemin du lycée en laissant les deux amies affronter ensemble la tristesse et le deuil.
Mais avant tout cela, il faut seulement lâcher cette étreinte, parcourir la place et aller frapper à cette porte de chambre close depuis trop longtemps.
Fin
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