L’enceinte

Ce soir, elle se déplace difficilement. La grande maison qu’elle occupe depuis six mois, plantée en plein de cœur de Bordeaux est terriblement silencieuse. Alors, elle déambule dans les grands couloirs qui sentent le produit appliqué par la femme de ménage hier matin.
Ses pieds s’enfoncent dans le tapis épais du salon semblant s’y perdre. Elle ne porte plus de chaussons depuis que ses pieds ont gonflés.
Son souffle est saccadé presque trop court. Il perturbe la nuit et réveille les somnolents. Même le chat est parti se cacher sous le buffet de la cuisine depuis quelques jours . Il a bien compris que sa place était menacée.
Elle est enceinte. Règles du « je » faussées. Elle ne reconnaît plus son corps et refuse de faire dormir une étrangère dans son lit. Elle s’obstine et ne veut pas que son mari s’assoupisse avec une autre «elle» à côté. Elle n’a pourtant jamais été très jalouse. Il lui a reproché souvent quand ils étaient plus jeunes.
Presque sept mois, elle a pris possession du canapé. Comme chaque soir après sa toilette, elle s’avance vers son lit d’intérim.
Là, elle peut tenter de se tourner sans ressentir la honte de montrer ce nouveau corps de baleine. Elle prend depuis peu appui sur l’accoudoir de gauche. Entame une gymnastique lui permettant de passer du côté gauche au côté droit sans douleur.
Sur ce canapé, elle peut entamer le monologue avec l’étrangère qui abrite son fils. Depuis qu’elle sait qu’elle attend un garçon, elle est encore plus jalouse de cette enveloppe qui nourrit son petit mec et lui permet de respirer.
Son mari ne comprend pas. Mais au fond de lui, cela l’arrange bien d’occuper seul leur lit. Qu’est-ce qu’elle est pénible cette enceinte qui frise la folie, elle refuse ce nouveau corps et devient pénible ! Lui, pourtant, il l’aime bien ! Ses nouvelles rondeurs la rendent plus généreuses, son ventre rebondi remplit à présent les robes, jadis, flottantes, ses petites manies ponctuent les jours et les nuits…. Lui, il trouve tout adorable.

Pour l’enceinte, le canapé est devenu le seul refuge stable. Autour d’elle, tout tangue. Elle se cale, donc chaque soir, avec quelques oreillers et sait qu’elle ne pourra plus trop bouger. Son embryon de fils a bien profité de la place offerte. Presque un homme et il tente déjà d’occuper tout l’espace !
Un jour, elle a dit qu’elle accoucherait sur ce canapé. Son docteur a pensé à une plaisanterie. Il en entend souvent des lubies de futures mamans. Son mari, lui, l’a presque cru.
Mais l’enceinte n’a plus toute sa raison, son corps n’est même plus le sien. Elle ne reconnaît ni ses mains ni ses pieds.
Au fil des nuits, le canapé, lui aussi, change de forme. Les coussins se tordent et se plient sous le poids, la couleur se fane sous l’emplacement de la tête. Il n’est plus habité la journée. Il ne sert que le soir. Une couverture, un livre, quelques biscottes pour lutter contre la nausée matinale. Même son alimentation a changé. Elle ne supporte plus les bonbons et se tourne vers le salé. 
Bientôt, elle promet, elle ira acheter un nouveau salon. Brûlera ce canapé. Perdra ses kilos et retournera dans son lit.  


Fin


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