« Je descends ». C’est la phrase que j’ai le plus dite à mon père.
J’ai grandi dans ce que l’on nomme aujourd’hui une cité. Un ancien quartier prioritaire Politique de la ville. Moi, je l’appelais « La Résidence ».
J’ai 51 ans, une fille de 20 ans, une maison, un poste de cadre. Classique.
Ce que personne ne sait vraiment, c’est ce que j’ai appris dans ma résidence.
Là-bas, on vivait les portes ouvertes. Les gosses courraient de palier en palier. Ça braillait dans la bonne humeur. Le soir, des odeurs de cuisine embaumaient les cages d’escaliers. C’était un de nos refuges. J’adorais y jouer avec mes copines. On étalait nos poupées et on pouvait imaginer d’autres mondes. Les jours de pluie.
Quand il faisait beau, c’était très différent. On se retrouvait en bas des immeubles. La résidence longeait la rocade. On aimait grimper les talus qui nous en séparaient. Surtout quand il y avait de la boue. Il y avait aussi un champ en friche plein de mûres. Les soirs d’été, on allait les ramasser. Bouches remplies, doigts noirs.
J’habitais au deuxième dans la plus grande des tours. En bas, il y avait une salle. Des associations proposaient des activités. Je me souviens avoir dessiné la Joconde. Parfois, on se déguisait aussi.
Avec Stéphanie, on s’échangeait des paniers suspendus à des cordes. Elle vivait au huitième. On allait à l’école à pied. Les parents nous surveillaient de loin.
Une année, on n’a pas pu sortir seuls. Un enfant avait été tué dans un local poubelle.
Leila, Carla, Toni, Sandrine, Momo, Farid, Yoan. Je connaissais chacun de leurs appartements. Ils connaissaient aussi le mien.
Un de nos passe-temps préférés était de voler le courrier. Celui qui trouvait la branche d’arbre la plus fine avait le droit d’y aller. Les autres faisaient le guet. La plupart du temps, on le remettait dans d’autres boîtes. Sauf pour le vieux du 4ème. Le sien finissait déchiré dans une poubelle.
L’année dernière, j’y suis retournée. Une maraude avec des éducateurs de rue. Tout m’a semblé si petit. J’ai pu raconter ce que les adultes ne savaient pas. Les endroits secrets, les histoires de clans, les chaises posées à l’ombre contre le mur pour les mamans. J’y ai découvert les garages qui ont remplacé les balançoires, les maisons individuelles construites à la place du champ. Il n’y a plus de mures pour tâcher nos vêtements, plus aucun enfant qui ne descend.
@LaurenceMarino
En savoir plus sur Laurence MARINO
Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.