Certains textes mettent plus de temps à voir le jour. Ils sont remisés dans la pénombre et attendent leur heure. Celui que je vous propose aujourd’hui est ancien. Il était rangé dans un fichier que j’appelle « En jachère » et pourtant il était fini. Alors, j’ai décidé de le mettre en lumière, peut-être pour le partager avec ceux qui en ce moment voient tout en noir. Comme une lueur d’espoir assurément. Ici, tout est fictif, vous l’aurez tous compris. Aucune situation n’est réelle, ce n’est que de la littérature, bien entendu. Puissent les mots donner un peu de lumière, puissent les intentions venir caresser vos joues en larmes.
Ce texte est pour vous. Seulement pour vous.
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Un jour tu te rends.
Tu te rends compte qu’on te fait remplir des tableaux que personne ne consulte, que les dossiers qu’on te fait constituer sont remisés dans des armoires. Que ces armoires sont vidées par les gens qui démissionnent. Et alors on te fait recommencer.
Un jour, tu obéis à des ordres que tu sais inutiles puisque d’autres avant ont aussi essayé et cela n’a pas fonctionné. Au départ, tu parles, tu expliques mais on te dit de fermer ta gueule. Alors, tu obéis. Et puis plus loin, tu vois tellement les incohérences qu’elles deviennent insupportables, insurmontables. Tu sais que cela va passer mais tu n’y parviens pas. Je reviendrais quand ils seront partis, calmés, virés. Je reviendrais quand je pourrai à nouveau travailler dans la sécurité, dans la continuité.
Burn-out. Je connaissais la signification. J’avais même côtoyé des gens qui en avaient vécu, enfin côtoyé d’assez loin. Parce qu’au fond, je n’y croyais pas vraiment. Encore aujourd’hui, nichée sous ma couette à 9h38 un jeudi, je suis perplexe. Il me reste seulement quelques certitudes comme des post-it sur mon cerveau :
– Je ne peux pas me lever
– Hier, j’ai rangé mon bureau comme si jamais je n’allais revenir
– J’ai failli foncer dans une voiture pour en finir (avec quoi d’ailleurs ?)
– Je rêve depuis trois semaines d’avaler mon valium du soir pour rejoindre le paradis du sommeil
Durant des semaines, j’ai lutté. En vérité, cela fait des années que je lutte. Tout est de la faute des Autres. Instabilité institutionnelle, malaise général, j’ai longtemps cru que demain irait mieux. J’ai gratté, donné tout ce que j’avais dans le ventre et Dieu sait si je possède de l’énergie. Mes batteries aujourd’hui sont vides, déchargées, anéanties. Quelques gouttes d’eau et le vase a explosé. En définitif, c’est tout mon moi qui a implosé. Les larmes ont coulé sans s’arrêter et soudain j’ai eu moins mal à cette épaule bloquée depuis un mois. Les douleurs allaient crescendo. Je vais vous faire rire mais déjà l’année dernière, j’avais eu une belle alerte. Un escalier, une tong, une chute, une triple entorse, un déchirement des ligaments, des os en miettes et des douleurs à vie. Je savais déjà que la chute n’était pas involontaire. Oh lààà, je n’ai pas fait exprès de tomber mais mon corps me disait que je n’allais pas tout porter. Je ne pouvais plus avancer.
Et là hier, j’étais partie travailler comme d’habitude. Ça allait mieux. Ce matin, j’ai pris ma voiture (enfin c’était hier). J’ai conduit en automatique. Pas ma voiture mais je me rendais compte que je ne regardais plus la route manquant des accidents à chaque coin de rue. J’aurai pu renverser quelqu’un ou le tuer sans état d’âme. Ma raison me disait déjà que je faisais n’importe quoi. Je suis arrivée au bureau, j’ai regardé les 89 mails reçus en deux jours à peine : des pleurs, des demandes d’impossibles, des mots qui ne servent à rien. Et un mot qui tue. Une baisse de prime. Pas grand chose 14,68 euros. Que dalle, même pas le prix d’un bon bouquin et même pas un remboursement de repas. Juste un symbole, juste une reconnaissance pour l’énergie et la santé que je ruine dans cette entreprise. Merci Patron.
Pour rembobiner le fil, j’ai une enveloppe à distribuer chaque trimestre et cette fois ci j’ai voulu marquer le coup sur des nouveaux collaborateurs. Mon enveloppe dépassait de 100 euros j’ai questionné mon directeur intérimaire. Il m’a juste répondu qu’il baisserait la mienne, était-ce grave ? Trait d’humour, ironie. C’était vendredi dernier et après des pleurs j’ai ravalé. Il devait plaisanter.
Et ce matin, il m’annonce que ma prime baisse pour de vrai. Dix ans de boite. Le dernier boss s’est fait lourder en septembre. Et là, merci Madame pour vos efforts, merci d’avoir poursuivi sans tirer au flanc.
C’était trop. TROP. TROP. J’ai transmis mes rendez-vous importants à ma plus fidèle collaboratrice et amie. Je lui ai dit que c’était fini. J’ai rangé mon bureau, vidé mes affaires personnelles de l’ordinateur. J’ai agi en automatique mais de manière tellement méthodique. Comme si un être s’était emparé de moi et agissait à ma place. Comme une bonne amie qui aurait réalisé ces petits gestes à ma place, comme une bonne copine qui aurait pris ma peine en charge. Seule était présente la certitude. Je devais partir. C’était fini.
Mon docteur n’a pas cherché longtemps à comprendre. Il avait pigé l’essentiel. J’ai pleuré et pleuré encore. J’ai aussi raconté que je ne savais pas de quelle manière j’avais conduit. Pas vraiment envie de mourir mais pas une folle envie de vivre. Question de survie plutôt. Tout mélangé. Plus tard, il paraît que j’ai crié sur mon mari. Je m’en excuse, je ne m’en souviens même pas. Je suis rentrée chez moi avec une ordonnance et j’ai envoyé un mail. Je suis en arrêt à partir de demain et contrairement à mes habitudes je ne répondrais à aucun message. J’ai même pensé à faire bloquer par l’informaticien mon accès professionnel mais depuis ce matin, je suis connectée sur l’ordinateur et même pas besoin de lutter. Je ne veux plus rien savoir d’eux. Plus rien. Je vais déconnecter deux semaines. Au moins.
En rentrant j’ai enlevé ma tenue de travail et je l’ai enfoui dans un placard, je ne veux plus la voir non plus.
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Ce matin, j’ai vu une vidéo qui m’est apparue comme par miracle. Ça parlait du brown-out. C’est quand l’absurdité s’invite au travail. Voilà, j’ai trouvé ce qui me colle au fond du lit depuis hier. Je fais des choses absurdes. La plupart des mortels s’en foutrait et prendrait leur salaire. Ils joueraient au solitaire sur leur ordinateur comme le font très bien certains. D’autres comme moi explosent. Ne trouvent plus le goût et perdent même ce qui faisait leur force : la pêche.
On me fait faire des statistiques depuis des années que j’envois à des gens qui changent tous les ans. Et puis, un jour, je demande à la nouvelle personne ce qu’on fait de ces tableaux. Elle me répond d’arrêter de les envoyer.
Je remplis des plans d’action dont le mode d’emploi est tellement complexe que je passe plus de temps à réfléchir à utiliser le logiciel qu’à faire ressortir des idées brillantes. On m’explique que je suis manager, que je dois minimiser les risques de RPS chez mes collaborateurs mais on ne me dit qu’un tiers des infos stratégiques de la boîte. On m’envoie en formation, en stage, en séminaire loin de chez moi sans même prendre en considération ma vie privée. Je reviens encore plus frustrée, blasée de vivre ces grands écarts. « Ils ne comprennent rien ». C’est devenu mon mantra alors que je suis la plus positive des femmes. Ils me font me détester.
Alors ce matin, je suis encore en pyjama, j’ai passé trois heures sous la couette à somnoler et je me suis levée pour écrire. Un peu aussi pour ranger la maison qui doit rester mon havre de paix. Encore faut-il que mon mari reste patient et j’ai de sacrés doutes sur sa capacité à absorber mon mal être. J’ai tenté de redonner un peu de sens, d’organiser des activités qui ne dépendent pas de moi, lancer des chantiers qui débordent de mon périmètre. Mais cela n’est pas suffisant. La révolte grondait à l’intérieur et tout a explosé. J’ai juste envie d’être seule.
Liste des questions à ne pas poser et des choses à ne pas dire
à quelqu’un qui va mal
Tu te sens mieux aujourd’hui ?
Prends sur toi
C’est quand même pas la mer à boire
T’aurais pu en parler avant
Si tout le monde s’écoutait, le monde ne tournerait pas…
T’es quand même plus forte, intelligente…que tout ça
Et je vais devoir attendre combien de temps que tu ailles mieux ?
Tu vois l’avenir comment ?
Y’a pire quand même
Moi aussi si je m’écoutais…
T’as bien dormi ?
Et là, tu penses quoi ?
Ça veut dire quoi ?
Et pourquoi maintenant ?
Tu pourrais penser à nous quand même !
Tu crois que tu vas résoudre ton problème comme cela ?
Si j’étais toi….
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Ce matin, il m’a demandé si je me sentais mieux. Cela fait juste 48 heures que j’ai failli devenir folle et je devrais aller mieux ? Est ce que j’ai le droit de me laisser aller dans la tristesse ? La colère est passée, ma roue de Hudson est out. Phase de tristesse, je sais que rien ne sera plus jamais comme avant. J’ai besoin de traverser la vallée des larmes. Laissez moi pleurer tout mon saoul, laissez moi seule. J’ai pas les mots pour expliquer. Peut être juste un poème qui a surgi comme les mauvaises herbes qui poussent sur le trottoir.
Parfois une traversée aride est nécessaire
Parfois le chemin de pierres se fait en rampant
Laissez moi flotter dans la vallée des larmes
Donnez moi l’autorisation de noyer mes peines
Parfois les rebonds deviennent trop lents
Parfois les pieds trop lourds et le cœur s’assèche
Laissez moi déverser les vagues de tristesse
Donnez moi le droit de danser sur la corde
Parfois tout se vide et déborde
Parfois le funambule tombe
Laissez le respirer et vivre sa chute
Donnez lui juste le temps de recoudre les fils
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Quatre jours de médicaments, des litres d’eau versés. Plus rien. Je ne sens que mon amertume et ma colère sont encore là. Même le sommeil est moins présent. Juste envie de m’engloutir.
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Je suis triste. Inexorablement triste mais plus aucune larme. Je m’abrutis devant des films débiles pour pourvoir faire jaillir ces larmes coincées. Les jours passent, les massages du kiné ne changent rien. Je souffre sans vraiment savoir de quoi. J’ai mis du vernis à ongle ce matin. Sur mes ongles de pied, du rose. C’est comme un acte de résistance face à la bête qui est en moi. Je vois le docteur mardi mais je ne sais même plus quoi lui dire. Je suis triste. Vide, Eteinte. Il me faut de l’énergie car en fin de semaine, j’ai un engagement dont je ne peux me défaire. Accompagner des jeunes créateurs d’entreprise sur le chemin de la connaissance de soi. Quelle blague…Je dois les avertir que cela peut faire mal. Très mal. J’avance.
Je sais que j’avance.
Je sais aussi que j’irais mieux. J’ai envie que cela aille vite mais au plus profond de moi, je suis cassée en mille morceaux. J’ai mal.
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Et puis un jour, tu retournes dehors, tu marches, tu marches encore. Tu commences par quelques mètres. Tes pas t’accompagnent dans un parc public le matin. Tu croises les vieux et les femmes en bande. Tu ne fais partie d’aucun groupe, cela n’existe pas le gang des dépressifs. Tu commences à en rire. Et puis tu aperçois un écureuil sur un arbre. Un petit minuscule qui s’arrête et te regarde dans les yeux. Tu crois en un signe. Tu prends moins de médicaments mais un peu quand même. Tes véritables amis sont présents, présents et présents. Un livre te sauve la vie mais c’est une autre histoire. Tu pars quelques jours en voyage, tu te forces et la beauté d’une ville te redonne l’espoir. Il y aura d’autres villes, il y aura d’autres instants de félicité. Tu pries dans une église juste pour savoir ce que cela fait.
Tu rentres et tu sais que le chemin est entamé. Il a commencé ce fameux matin où tu as baissé les armes. Tu n’es plus en guerre. Les ennemis sont à l’extérieur de toi, d’ailleurs toi tu vas mieux. Tu iras mieux, c’est évident. Ce sont les Autres qui sont malades.
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